2008_03_The_Cure_002Pourquoi aller voir, plus de 25 ans après, un groupe aussi essentiel, une musique que l'on a autant aimée, au risque d'être déçu ? Pire encore, au POP Bercy, salle que je déteste généralement, tombeau inhumain des plus fines sensations musicales, condamnées à se réverbérer contre les gradins anonymes devant un public se livrant à l'une de ces grandes messes qui tiennent lieu de nos jours de "shows" !? Et de fait, la première heure et demi de ce concert- fleuve qui en aura duré plus de trois et demi (un record, quand même, non ?), je m'emmerde copieusement, plus que consterné par :

1) Le fait que le groupe derrière Robert Smith joue avec une légèreté pachydermique, entraînant vers le fond les ritournelles pop anxieuses comme les rêves torturés de The Cure - la faute me paraît en revenir largement au batteur, la plupart du temps, complètement hors sujet (l'un de mes voisins de gradins, apparemment fou de rage, le huera d'ailleurs à la fin de la soirée...!, même si ses insultes se perdront, dérisoires au milieu des cris de joie de milliers de spectateurs heureux...)

2) La confirmation que, oui, cette taille de salle met plus en avant les réactions "grégaires" de la masse sombre de la foule - juste illuminée des écrans des téléphones portables - que l'énergie déployée sur scène : on se rend compte, un peu honteux, qu'on se sentira enthousiasmé par un morceau parce que, comme un chien de pavlov branché sur 220 V, on n'est plus qu'une cellule indistincte de cet animal étrange qu'est un public de concert de rock...

2008_03_The_Cure_003Qu'il est loin, le gros Robert, sur sa scène, loin de moi, loin de nos coeurs à nous qui ont tant saigné à écouter ses cris d'horreur dans l'obscurité de nos chambres solitaires. Le voilà, refaisant avec une générosité louable (3 heures de concert !) son chemin de croix pour notre plaisir nostalgique : il est encore plus gros, et de plus en plus grotesque avec ses yeux charbonneux, ses lèvres peintes et sa coiffure comme même Tim
Burton n'ose plus en mettre dans ses films...

Et puis voilà que quelque chose se passe, que des éclats de plus en plus cinglants percent la chappe d'insignifiance de ce concert. "InBetween Days" et "Just like Heaven" réveillent la passion des fans français. "A Hundred Years", accompagné d'un sinistre défilé des spectres du XXe siècle sur les écrans au fond de la scène, rappelle que Robert Smith a été un immense artiste, sorte d'écho moderne à un Baudelaire ou un Rimbaud, shootés à l'électricité. "Disintegration" nous entraîne, grâce à la seule beauté de la voix, toujours aussi douloureuse, dans un tourbillon de chagrin gris...

2008_03_The_Cure_004Et quand The Cure reviennent sur scène, c'est le miracle qui s'accomplit : quatre morceaux de l'éternel "17 seconds", enchainés comme on ne les a pas entendus depuis si longtemps, quatre merveilles de profondeur, de légéreté (malgré le groupe de bourrins qui bastonne toujours plus...) - "Play for Today", sommet pour le moment, allume enfin le véritable brasier au coeur du POP, avant que "A Forest" ne nous entraîne tous, enfants perdus, à danser au milieu des arbres sombres. Ouaaahhh ! Quelle musique !

Second rappel, un ton en-dessous, avec un enchaînement inédit des chansons joliment roses de Robert Smith : "Lovecats", "Let's go to bed", "Close to me"... Pas forcément joliment jouées - trop de lourdeur, de vulgarité, mais tandis que Robert sourit, lâche sa guitare pour voleter sur scène avec la grâce d'un éléphant ivre, impossible de ne pas sourire de ce petit miracle : Rober Smith, Mr. Désespoir, a l'air heureux, ce soir !

2008_03_The_Cure_005Troisième rappel, l'extase inattendue : The Cure dévalent à fond la caisse quelques extraits sanglants de "Three Imaginary Boys / Boys don't Cry", retrouvant une frénésie punk que l'on avait oubliée depuis des décennies. "Grinding Halt" me transforme en zombie éructant et bavant de rage, effrayant les enfants sages de mes voisins, les solos explosifs de "10:15..." me tétanisent comme en 1980, "Killing an Arab" me plonge dans un délire psychédélique absolu. Oh ! Ceux qui, comme moi, eurent la chance de voir la formation originelle de The Cure à l'Olympia en 81 (je crois) objecteront que les brûlots cisaillants de l'époque nous injectaient un bien plus cruel venin, mais qui sommes-nous, pour refuser la morsure du plaisir de ces chansons, sous prétexte que Robert a vieilli, et grossi, comme nous ! Une bonne vingtaine de minutes d'extase, totale !

Quatrième rappel, Robert nous dit qu'il a encore le temps de nous en jouer une, mais comme minuit est proche, je vois plein de lâches qui s'enfuient, préférant le confort d'une rame de métro au brouillard de l'âme de "Faith", lugubre et solennel chant de désespoir, qui permet à l'adrénaline de redescendre et qui nous prend doucement à la gorge, dans une étreinte mortelle. La scène est habillée en cathédrale, the Cure redevient un instant ce groupe immense qui a dansé devant la mort, il y a tant d'années déjà.

Plus de 3 h 30 de concert, une alternance assez déstabilisante entre médiocrité et génie. Finalement, quand je repense au bonheur dans ma tête en en sortant, peut-être un autre concert "mythique" ?

(Note : vous pouvez retrouver un compte-rendu un peu plus détaillé de ce concert sur le blog des Rock'n'Roll Motherf***s...)