Le_France_02Vous ne connaissez pas Montceau-les-Mines ? Tant mieux. Pour paraphraser une vieille blague anglaise sur un type qui semble se réjouir des tourments que lui infligent les diablotins de l'Enfer, et à qui le Diable demande la raison de sa béatitude : "Je peux supporter n'importe quoi, je viens de Montceau-les-Mines !"... Or, au milieu de cette ville laide et sinistrée, centre d'une région minière sinistrée - ils en ont tellement honte qu'ils veulent rebaptiser la ville "Montceau-en-Bourgogne", le genre... - aujourd'hui artificiellement maintenue en coma végétatif par Michelin (qui devrait bientôt débrancher la prise, quand même...), il y a désormais une bonne raison de se réjouir : un gastro étoilé (il me semble), "le France", jolie maison moderne - peinte de manière assez agressive en gris foncé et rouge brique - tranchant avec le reste de la morne Place Beaubernard. On m'a dit que Fabrice Lucchini avait été séduit lors d'un passage en ville, et qu'il avait pris une participation dans le capital de la maison : comme quoi, même si vous n'aimez pas Lucchini, ce en quoi vous auriez tort, les plus parisiens des Parisiens peuvent se laisser séduire par les charmes de la cuisine de Jérôme Brochot, un p'tit gars du coin.

Il faut savoir quand même que, dans le coin, qui conjugue pauvreté endémique et manque redoutable d'ouverture d'esprit (je le sais, j'en viens... alors ne commencez pas à m'insulter !), il fallait jusqu'alors faire près de cinquante kilomètres et retrouver la civilisation de la Basse Bourgogne pour bien manger : "le France" est donc bien une sorte d'anomalie, d'ailleurs pas totalement acceptée par les indigènes, qui, en roulant les r d'abondance, ne se gênent pas pour critiquer les portions trop petites et les prix trop élevés(moi, pour 40 Euros, j'ai mangé pendant trois heures une suite presque parfaite d'amuses-bouche, d'entrée, de plat, de fromage, de dessert et de mignardise !), sans parler des plats compliqués. Allons y pour la revue de détail, histoire que vous compreniez un peu de quoi il retourne : d'abord, une remarquable composition Le_France_01faite de trois préparations de deux tomates différentes, qui, d'emblée, touche juste, car on est ici dans le respect et la mise en valeur simple des goûts justes du fruit, pas dans la complexité prétentieuse de beaucoup de gastros à court d'idées ; ensuite, une assiette ingénieuse faite de saumon sauvage cru aux graines de pavot et de saumon légèrement cuit à l'unilatérale, parfaite ; j'ai continué avec un rouget - sans arrêtes, si si ! - dans une préparation tout-à-fait méditerranénne qui tranchait avec l'ambiance lourde de l'été charollais ; les fromages étaient parfaits, certains ambitieusement destinés à des clients audacieux, car marinés à l'extrême ou pimentés ; le dessert était comme il se doit le couronnement de tout cela, avec une construction délirante autour de l'amande et de la framboise. Comme le vin était bon et pas cher (un Montagny 1er Cru aux alentours de 25 Euros, et une demi-bouteille de Chassagne Montrachet rouge - superbe - pour le même prix), j'ai fait un excellent repas, tout-à-fait inattendu.

Voilà, j'ai la faiblesse de penser que les enfants de Montceau qui tentent quelque chose ont encore plus de mérite que leurs frères mieux lotis de Paris ou de Strasbourg ou d'Aix en Provence (au hasard), aussi je me devais de contribuer - à mon humble mesure - à la célébrité grandissante de Jérôme Brochot, jeune homme qui m'a paru gentiment timide lorsqu'il nous a salué à la sortie...