Live_At_The_isle_of_Wight_197040 ans plus tard, regarder la laideur de l'humanité en face : les rêves du flower power déjà engloutis, la violence et les insultes, la haine et les flammes. Une certaine idée du futur et de la jeunesse s'effondre sur l'île de Wight. Mais, à deux heures du matin, ce jour-là, face aux émeutiers fatigués, une certaine idée de la poésie naît. Cohen, l'air de rien - ou plutôt l'air dangereusement hébété, utilise sa voix et ses chansons, ses phrases qui n'ont aucun sens mais qui résonnent en chacune des 600.000 personnes réfugiées dans le noir - si peu d'allumettes répondent à sa parabole sur le cirque et l'enfance… Ce court film de Michael Lerner raconte parfaitement l'inracontable, rend visible l'improbable. Mieux, il rend lumineusement évident le plus étrange : la force des mots dans la bouche d'un poète improbable, qui rend à l'humanité sa fierté, après trois jours d'abandon.

Certes, quand on a vu et entendu sur scène le Cohen du XXIe siècle, avec sa voix sublime et sa mise en scène parfaite de chansons modernes, il n'est pas si simple de se replonger dans cet enregistrement imparfait d'un concert chaotique au cœur d'une époque où l'approximation régnait. On ne peut s'empêcher de remarquer la voix moins sûre, les couacs par-ci, par-là, les interprétations très (trop ?) fidèles des premiers classiques, tout ce qui fait qu'on ne voit pas forcément l'intérêt de cette exhumation de bandes oubliées. Et puis, au fil des écoutes, on se prend à rêver de "Suzanne" et de son incroyable "extra-temporalité", à chanter comme un ivrogne enragé sur "Let's Sing another song...", à verser encore et encore des larmes de sang sur "le Partisan",... à se dire que Cohen est, et a toujours été, simplement GRAND.