Ruban_blancJ’ai lu en cette fin d’année 2009 plusieurs analyses pertinentes faisant état, en se basant sur le succès planétaire de films comme Avatar, Twilight ou District 9, d’une indéniable désillusion quant à l’avenir de la race humaine, vue comme coupable de tous les maux (et il ne saurait guère en être autrement quand on pense objectivement à la situation écologique ou politique de la planète…), désillusion qui rend désirable « l’autre » absolu, qu’il soit « alien » ou « monstre ». Une manière à mon avis encore plus juste de trouver un centre de gravité au cinéma actuel est de considérer le corpus filmique par rapport à l’obsession grandissante du « Mal », une obsession qui est avant tout « sociétale » (liée aux régimes paranoïaques mis en place par les menteurs / fascistes nous gouvernant, de Bush à Sarko, en passant par les ayatollahs iraniens et le parti communiste chinois), mais une obsession dont le cinéma se fait, logiquement, à la fois écho et critique.

 

Echo, parce que tout artiste est naturellement une caisse de résonance des préoccupations du monde dans lequel il vit, mais aussi parce que, admettons-le, le Mal - et la terreur sourde qu’il nous inspire - est quand même un drôle de bon sujet pour un film (… et spectaculaire en plus, dans bien des cas) ! Critique, parce que, heureusement, le rôle des artistes, comme le travail des simples bouffons du cinéma commercial, est de remettre en cause la doctrine des puissants, comme les illusions des masses. C’est ainsi que, si nos leaders redoublant de populisme nous ressassent que le Mal, c’est l’Autre (l’arabe le musulman, le chrétien, l’athée, le libéral, l’homo, etc.), le cinéma nous a surtout répété que le Mal, c’était Nous. Et que si nous voulions guérir un jour, ou même survivre – sans en arriver aux solutions extrêmes préconisées par Avatar, Twilight ou District 9 (abandonner notre race, la trahir, voire la haïr) – il nous fallait apprendre à lire le Mal en nous, à le reconnaître, à le décrire. Les films les plus intéressants de 2009 – comme nombre de ceux de 2008, d’ailleurs – qu’on les ait aimés ou non, ont tenté de nous guider dans ce travail : le glaçant Ruban Blanc de Michael Haneke nous a dit de nous méfier de nos enfants que nous avions tant et trop aimés, sans nous laisser beaucoup d’illusions sur notre capacité à affronter cette menace-là ; dans The Reader, un film injustement détesté en France, nous avons saisi que même ceux que nous aimions d’amour tetro_02pouvaient nous contaminer de leur abjection, et que leurs excuses pour avoir fait le mal étaient avant tout un piège pour notre compassion ; avec son superbe Gran Torino, le grand Clint a bouclé la boucle, et accepté qu’il lui faille même sacrifier son image, sa vie, pour que le Mal se dévoile aux yeux de tous ; ce vieux génie de Coppola, redescendu de son vignoble béni, a enfin admis dans Tetro que le Mal, c’était la famille elle-même, SA famille en fait, et qu’il ne saurait là non plus y avoir de pardon ; Audiard, dans un geste politique surprenant, nous a montré que l’appareil répressif le plus sauvage – la prison française, soit l’une des pires parmi les démocraties de la planète – était aussi le plus fécond quand il s’agissait de créer un nouveau Prophète, corrupteur et implacable ; même un hédoniste militant comme Van Sant, pardon Harvey Milk, s’il a fait triompher la cause gay, n’a pas su reconnaître à temps l’horreur qui naissait à côté de lui, et qui allait le détruire. Ce qui est clair néanmoins, c’est que dans tous ces films, le Mal est à l’intérieur, il est proche, et qu’il ne nous est plus possible de nous dédouaner à bon compte : c’est souvent un peu (beaucoup ?) notre faute si le Mal est né et a essaimé. C’est aussi notre responsabilité de le décrire, de le nommer, pour pouvoir, peut-être, un jour y mettre fin. Car enfin, comme nous le confirme NA Hong-Jin avec son The Chaser crépusculaire et épuisé, la société, sur laquelle nous avons tous (beaucoup trop) compté, est finalement incapable d’arrêter le Mal, dussions-nous le lui livrer pieds et poings liés. Triste leçon ? Oui, même si le choix de l’action individuelle reste non seulement le geste le plus cinégénique (Jake Scully dans Avatar, Walt Kowalski dans Gran Torino, EOM Joong-ho dans The Chaser auront été nos « héros » de l’année 2009, qu’ils soient classiques ou post-modernes…), il est aussi – au milieu de la déroute des idéologies et des partis – le seul possible. Une triste conclusion…

inglourious_basterds

… face à laquelle s’est dressé UN réalisateur – quelque part, même si quelque chose nous gêne encore pour l’admettre, LE GRAND réalisateur idéaliste (mais pas naïf) actuel : Quentin Tarantino, qui nous a offert en 2009 son film le plus culotté (à défaut d’être le plus réussi), et en tout cas le plus merveilleusement optimiste, Inglourious Basterds : un film dans lequel c’est non seulement une troupe qui triomphe du MAL (et de l’un des pires qui soient, le nazisme), mais c’est LE CINEMA tout entier qui devient l’arme avec laquelle ils auront détruit la Bête. Ne serait-ce que pour cela, même si le Tarantino n’a pas été le meilleur film de l’année (difficile de toute manière de battre James Cameron, non ?), son Inglourious Basterds aura été le film le plus enthousiasmant de 2009. Si, à la fin de la projection dans ce multiplexe anonyme, j’étais debout en train d’applaudir, des larmes pleins les yeux, comme des dizaines de spectateurs autour de moi, c’était bien que le merveilleux Quentin avait réussi à exorciser le Mal, à nous faire espérer que, par notre amour du cinéma, nous saurions en triompher.