2010_02_Richard_Hawley_029Il est 21 h 00 passé de quelques minutes, et cinq quadragénaires au look "teddy boys", très "classe" dans leurs costumes sombres et leurs chemises blanches, banane et gomina, montent sur scène... Richard Hawley va donc tenter de recréer l'ambiance magique de son "Truelove's Gutter" avec un groupe des plus classiques : guitare (et pedal steel), basse, batterie et claviers. Car, débarrassé de tout le matériel qui l'encombrait et qui a été disposé sur scène, c'est bien tout simplement un clavier vintage qui est disposé au fond, et non pas je ne sais quel matériel moderne comme je l'avais ridiculement supposé au début ! Dans une semi obscurité, au sein de laquelle ne brille guère que la lumière du chevalet installé devant Hawley (des problèmes de mémoire ?), et qui ne facilitera guère les photos, le groupe attaque l'introduction "planante" de As The Dawn Breaks... et c'est parti pour l'interprétation quasi-intégrale du chef d'œuvre de l'année (et pour une fois, les mots de "chef d'œuvre" que j'use bien sûr à tort et à travers comme tout le monde de nos jours, ne paraît pas exagérée...). Le son est parfait, à la fois fort - plus que ce genre de musique ne l'appelle généralement, en particulier dans les aigus pour les étonnantes parties de guitare... mais j'y reviendrai ! -, et surtout, la voix de Hawley est aussi belle 2010_02_Richard_Hawley_048que sur disque, peut-être un poil plus chaleureuse, même. Le groupe enchaîne immédiatement sur Ashes on the Fire, et l'ambiance de la soirée s'installe : recueillement et sophistication... et donc un début d'inquiétude pour moi : comme on pouvait le craindre avec ce "genre de musique", ne va-t-on pas assister à un concert très professionnel, du fait de la concentration nécessaire à tous pour faire "revivre" la perfection absolue de l'expérience du disque ? Entre l'application des musiciens qui doivent reproduire la tessiture richissime (n'oublions pas que le disque fait appel à de multiples instruments originaux ou bizarres...) et le public auquel Hawley demande assez fermement de rester silencieux ("Now shut up, I am trying to sing a fucking song here !" alors que les applaudissements s'éternisent un peu trop entre deux morceaux !), où allons-nous trouver l'excitation du "live" ? Eh bien, c'est Hotel Room, le quatrième morceau, qui va apporter la réponse : la guitare de Hawley se met doucement à s'enflammer, et un long solo s'insère dans la chanson, un solo qui monte crescendo, déversant sur nous le feu électrique qui nous manquait : eh oui, j'avais tout simplement oublié que Hawley est guitariste de profession (il a fait le mercenaire au sein du groupe essentiel que fut Pulp, pour vous situer le bonhomme...), et croyez-moi, ce n'est pas un manche... Loin des clichés guitar hero qui dépareilleraient sa musique subtile, il joue plutôt des solos abstraits et noisy, qui emportent l'auditeur dans un monde de sensations, un peu à la manière du travail d'un Will Sergeant chez Echo, sauf qu'ici l'élément tellurique invoqué est le feu et non l'eau. Le public décolle rapidement - comme toujours à Madrid, il y a vraiment une magie "madrilène" qui pousse les artistes à donner le meilleur d'eux-mêmes, ce soir, c'est encore une fois (comme chez Cohen, par exemple) tangible -, et les 2010_02_Richard_Hawley_030musiciens se mettent à sourire, avant que Hawley ne conclue : "Je sens que ça va être une bonne soirée, aujourd'hui...". C'est Soldier On, juste après, qui va être le sommet de la soirée, et ce pont particulier, seul moment d'intensité du disque, qui se transforme ici en longue dissertation électrique, qui met tout le monde à genoux : oui, pendant une petite dizaine de minutes, nous allons vivre une sorte de perfection extatique, entre la beauté de la mélodie et cette explosion noisy qui couronne la chanson, et dont on ne voudrait qu'elle ne finisse jamais.

Ensuite, ensuite, Hawley va s'évertuer à nous faire retrouver notre calme, et le concert aura trouvé son rythme, jusqu'à sa conclusion, un Don't You Cry très accrocheur... mais n'atteindra plus non plus la même hauteur, malheureusement. Du fait de la difficulté de prendre des photos, faute de lumière, et souhaitant plutôt me concentrer sur la musique, j'ai rangé mon Lumix et je me contente d'absorber par tous les pores l'ambiance si particulière que Hawley cherche à créer : chaleur, tendresse, attention à l'autre, aux petites choses qui font la vie,... on sent chez lui une application à vivre et chanter cette vie de la manière la plus honnête possible (For Your Lover Give some Time, avec ses paroles tellement justes sur le manque d'attention à l'autre, sera un grand moment d'émotion : je pense à ce moment au beau film de Kore-Eda, "Still Walking", pour la manière dont l'art, le vrai, aide à mieux vivre), qui tranche certainement avec les sensations que les jeunes rockers transmettent habituellement à leur public. Il me faut dire, arrivé à ce stade, que Richard Hawley n'a pas vraiment été gâté physiquement par la nature : bec de lièvre, petit nez rond, lunettes conséquentes... mais, comme dirait 2010_02_Richard_Hawley_046Cohen, "he was given the gift of a golden voice", alors... Il est quand même assez difficile de cerner pendant les 100 minutes que durera le concert quel genre d'homme est Hawley : visiblement peu démonstratif, il paraît parfois presque tyrannique avec ses musiciens (il faut voir le geste tranchant avec lequel il intime le silence à son organiste !), alors que, plus tard, se laissant aller à un moment d'émotion, il présentera ses musiciens - à la fin - comme ses "frères" sans lesquels il ne serait pas là. Mais Hawley reste "so british", entre son accent prolo bien marqué de Sheffield, et son humour à froid : il compare son organiste, dont seule la tête émerge derrière son instrument, à un "employé au guichet de la poste"... et, alors qu'il nous remercie pour ce concert, qui serait "le meilleur de la tournée...", il s'empresse de rajouter : "...mais il y en aura sûrement d'autres, meilleurs, par la suite". Je dois dire que, celle-là, je ne l'avais jamais entendue. LOL, comme ils disent !

Et c'est le rappel, qui est gonflé d'une chanson supplémentaire pour nous remercier... et de fait, la set list ne contient pas une drôle de chanson, que Hawley présente comme "très ancienne", et que j'appellerai "The Crayfish", parce que ce mot revient souvent, mais qui doit certainement avoir un autre titre. Un peu rockabilly sucré, doo woop, une anomalie dans le set, mais un moment délicieux... avant le final, grandiose, The ocean, et encore la guitare, toute en réverb et en saturation, qui nous emporte sur des vagues d'émotion : c'est marrant, je pense alors au titre éponyme de Lou Reed, dont les paroles sont presque similaires ("Here comes the wave"), mais la comparaison joue nettement en la faveur de Hawley, c'est dire...
 
Voilà, c'est fini, mais on se sent bien dans la Sala Heineken qui n'en finit pas de ne pas se vider. Je crois que personne n'a envie de retrouver le froid dehors, alors que la musique de Richard Hawley a créé une sorte de cocon de tendresse et de sensibilité autour de nous. Je fais un saut au merchandising pris d'assaut, mais je n'ai pas vraiment envie d'acheter un t-shirt (encore que "Time For Ballad" soit un slogan fabuleux...) ni un album antérieur, de peur sans doute de ne pas y trouver le même enchantement.

Note : L'intégralité de ce compte-rendu se trouvera posté sur leblog des RnRMf***s !