Shutter_IslandÉvacuons d'abord la déception que nous ressentons tous depuis des années de voir Scorsese, qui a inventé avec quelques copains à la fin des seventies un cinéma américain moderne, travailler désormais bien docilement dans le genre "entertainment". Avouons aussi notre désarroi devant son intérêts pour un sujet si peu scorsesien que la schizophrénie, sujet qui aurait bien sûr mieux convenu à un Cronenberg ou à un Carpenter. Et admirons le talent du couple infernal Scorsese-DiCaprio, nous emprisonnant dans une mécanique ultra sophistiquée, raffinée même dans son travail sur les illusions et leurs diverses représentations à l'écran : oui, "Shutter Island" est l'un des labyrinthes mentaux les plus éprouvants dans lesquels nous, pauvres spectateurs pourtant aguerris et blasés, ayons été baladés comme des rats de laboratoire depuis longtemps. Au delà du final twist un peu "mode" - mais émotionnellement redoutable - du thriller de Lehane, Scorsese nous livre un film furieusement pessimiste, que l'on peut quand même voir in extremis comme la constatation hébétée de l'impossibilité d'être un "honnête homme" au sein d'un XXe siècle gangréné par l'horreur absolue (l'Holocauste, la Bombe, la science sans conscience...).