2010_04_Iggy_And_The_Stooges_09121 h 32 : les Stooges Ver 2 sont là sur scène… outre l’Iguane lui-même, il y a donc un James Williamson tiré de sa confortable vie de cadre chez Sony, pour ce que j’en sais (déjà pas très séduisant à l’époque, il ne paraît plus très à sa place à son âge sur cette scène, à la différence d’Iggy, éternel), un Steve MacKay dont le sax très free imprègne désormais de ses hurlements quasiment tous les morceaux, et Scott Asheton derrière sa batterie. Enfin, je dis Scott Asheton, mais je ne suis pas totalement persuadé que ça soit lui, la batterie étant dans le fond d’une scène complètement dégagée pour laisser de l’espace à Iggy, alors que j’ai pris la sage décision de ne pas mettre mes lunettes, vu le gros « bordel » qui s’annonce. Je n’ai pas revu Iggy depuis 1993, et si les 17 années passées ont logiquement marqué son visage et son corps, il reste fondamentalement le performer extrême (et exhibitionniste) éblouissant qu’il a toujours été. Avec sa superbe chevelure blonde platine – clin d’œil à l’époque Mainman de « Raw Power » - et son corps élastique, on se croirait facilement revenus en 1973. Et c’est donc l’intégralité de « Raw Power » qui va être jouée d’entrée, pour notre plus grand plaisir et ma plus grande frustration (Search & Destroy, ma chanson préférée – de tous les temps ? – est jouée en deuxième position, alors que le son n’a pas encore pris toute son amplitude, alors que les dizaines de photographes surexcités s’entassent devant l’idole dans la fosse, alors que moi-même je n’ai pas encore pris mes marques, entre la difficulté extrême de prendre des photos au milieu du chaos et avec des lumières minimales (seulement bleues ou rouges, merci, Iggy !) et la nécessité de se battre pour rester agrippé aux barres de métal de la barrière. Sur Shake Appeal, Iggy, dont le jean est déjà descendu, comme toujours, sous les fesses, déstabilise complètement la salle en exhortant le public à envahir la scène : les videurs doivent aider les gens à s’extraire de la fosse, c’est la mêlée générale, puis le grand bonheur pour la dizaine de bargeots 2010_04_Iggy_And_The_Stooges_075qui a réussi à atteindre la scène, et qui vont chanter avec Iggy. Voir l’impression d’extase absolue sur leur visage me permet de mesurer combien, malgré le temps qui passe et abime tant de choses, il est des choses essentielles qui ne changent pas : Iggy reste à soixante ans passés le parangon de l’agressivité rock’n’roll, de sa beauté sauvage. Même s’il est aujourd’hui plus un « performer » inspiré que le démon rougeoyant qu’il a été, l’offrande toujours répétée et toujours aussi extrême de son corps reste l’un des plus beaux symboles, l’un des plus signifiants aussi, du Rock. Quand il vient au contact du public, ce qu’il fera encore et encore pendant tout le set, dans la fosse, ou depuis l’avancée de la scène, la manière intense avec laquelle il veut toucher les mains, les visages, les corps de ses fans, mais aussi dont il veut qu’on le touche, n’a rien à voir avec la soif de gloire de la grande majorité des artistes : on est ici dans une pure sensualité vénéneuse, une sorte d’adoration physique du « rock » matérialisé, incarné une fois pour toute sous la peau de James Osterbeg, un jour timide adolescent d’Ann Arbor, et depuis chargé de porter de par le monde son message christique (le Rock est vivant, touchez-le, léchez-le). Saisir dans la mienne la main de l’Iguane et la tenir quelques instants alors qu’il me fixe droit dans le yeux avec cette intensité autrefois terrifiante, aujourd’hui simplement, terriblement… humaine, a justifié pleinement les différentes galères de la soirée. Que dis-je ? La présence d’Iggy dans notre vie ne justifie-t-elle pas à elle seule qu’on s’inflige tant de choses inutiles, grotesques même, au nom de la simple nécessité ? Une heure et quart de rock’n’roll en flammes rachète-t-elle une vie ? Iggy ne peut certainement pas plus que moi répondre à cette question, mais bon dieu, à 63 ans, il essaye encore. Et on l’aime pour ça...

Alors non, ce soir, on n’aura pas vu sa bite (il aura sans doute été prévenu que les autorités espagnoles ne plaisantent pas avec ça…), mais oui, il y aura bien eu de son sang, même si l’Iguane ne se lacère plus le corps comme jadis : une belle écorchure récoltée au cours des incessants allers retours dans la fosse, ou lors de l’un de ses deux ou trois stage divings impeccables – pas un soupçon de peur dans l’animal alors qu’il se jette depuis la scène… Et la musique, me direz-vous ? Est-ce que ça a eu vraiment de l’importance ce soir, vous demanderai-je ? Bon, si vous insistez, je vous parlerai du son, crade et fort comme il se doit 2010_04_Iggy_And_The_Stooges_119(acouphènes garantis), du fait que les Stooges ne sont pas – n’ont jamais été en fait – un groupe particulièrement exceptionnel sur scène (mais Iggy en a collectionné des bien bien pires !), que James Williamson à la place de Ron Asheton change radicalement la sonorité de la musique, moins lourde et menaçante, plus déchirée, et que, malheureusement, la set list de ce soir (de la tournée ?) est curieusement mal équilibrée : après l’intégralité de « Raw Power » (dont I Need Somebody constituera l’apogée, voix magnifique, blues lascif et hanté, une leçon pour tous), Iggy nous propose un florilège des morceaux « perdus » qu’il avait composé avec Williamson en attendant une possible suite des Stooges : Cock In My Pocket, I Got A Right (une tuerie, celui-là, quand même), Open Up and Bleed, Johanna et Kill City (médiocre) en rappel… Pas indispensable, on en conviendra tous ! Quelques trop rares extraits de la discographie des Stooges Ver 1, dont un superbe enchaînement I Wanna Be Your Dog (tout le monde hurle à pleins poumons, bien sûr…)et 1970 – là, je ne me tiens plus, peu importent les photos, c’est bon de revivre ça ! Et même quelques beaux et longs moments de délire free, avec LA Blues et Fun House, qui permettent surtout à Iggy de reprendre son souffle pendant que le groupe s’éclate (la palme revenant au bassiste Mike Watt, spectaculaire…).

2010_04_Iggy_And_The_Stooges_084Quand les gens se rendent compte qu’il n’y aura pas de second rappel, pas de No Fun, de 1969, de TV Eye, de Loose, de Down In The Street, ils deviennent très mécontents, et la Riviera se remplit de hurlements : 1 h 15, ce n’est pas assez, on a été frustrés, encore, encore ! Mais non, décidément non, et je ne crois pas qu’il s’agisse de pingrerie de la part de l’Iguane, c’est juste qu’après 1 h 15 aussi physique, il me paraissait quand même « au bout du rouleau » physiquement ». Car quand même, légende vivante ou pas, James Osterberg n’est plus l’adolescent qui découvrait en 1969 que la vie n’était pas drôle dans les banlieues de Detroit, et que s’il voulait survivre, il faudrait qu’il embrasse une autre carrière que celle de métallo : s’il ne l’avait pas fait, la face de notre monde en aurait été changée, et l’ennui aurait certainement gagné la partie.

PS : l'intégrale de mon CR sera sur le blog des RnRMf !