Elbow à la Sala San Miguel (Madrid) le samedi 19 novembre
21 h 30 pile, avec une ponctualité toute britannique, Elbow entre en scène sous une ovation impressionnante. Bon, les cinq musiciens ne payent pas de mine, avec leur look de quadragénaires mancuniens que l'on imagine plus au pub une pinte à la main que sillonnant le monde à jouer du rock'n'roll. Les premières notes de The Birds s'élèvent, Guy Garvey est déjà au bord de la scène, le micro à la main, fixant dans les yeux les spectateurs du premier rang (c'est-à-dire nous) avec une intensité chaleureuse presque déstabilisante : cette attitude d'implication totale, individuelle - Guy pointe le point vers nous, un par un, en chantant, nous fixant dans les yeux et nous adressant à chacun un large sourire - est pour moi quelque chose de très rare, les artistes se protégeant en général contre "le trac" en considérant le public ou comme une entité globale, une vaste masse anonyme dans le noir, ou même comme n'existant pas ! Plus tard dans la soirée, nous aurons d'autres exemples de cette "personnalisation" du spectacle par Guy : il s'adressera à plusieurs reprises aux Anglais présents dans la salle pour leur demander de se comporter en "invités" respectueux, d'arrêter de créer du tumulte avec leurs chansons de supporters de foot ("personne n'aime le foot ici", lancera-t-il avec cet humour anglais irremplaçable...) ; il arrêtera Weather to Fly en plein milieu et fera rallumer la salle pour superviser l'évacuation d'une jeune femme évanouie, qu'il fera par ailleurs applaudir ; il "recrutera" notre voisine de gauche comme traductrice pour mieux expliquer une introduction de chanson à la salle (... même si la pauvre aura un peu de mal avec l'accent "northern" de Guy et se fera finalement "virer" ! LOL)... Tout cela fait qu'un concert d'Elbow se vit d'une manière émotionnellement différente, et confirme que l'attention portée à l'autre, l'extrême humanité de l'attitude de Guy n'est pas qu'un "thème artistique" pour les chansons d'Elbow : l'objectif de Guy est clairement d'atteindre à l'émotion la plus juste, la moins artificielle possible, à travers sa musique, mais aussi grâce à
"l'expérience complète" offerte par Elbow sur scène...
... The Birds, donc... Comme sur le disque, la chanson commence en douceur, la voix de Guy n'est pas encore impressionnante, elle est un peu trop couverte par les instruments - même si le son est absolument excellent, dissipant mes doutes sur la Sala San Miguel... Et puis c'est ce magnifique démarrage à mi-course, quand le morceau décolle littéralement : ça y est, c'est gagné, cela ne fait que quelques minutes que Elbow est sur scène, et c'est le premier moment d'extase, ce léger basculement de la réalité (on parle souvent de "petit orgasme" quand on évoque cette sensation étrange, tellement satisfaisante, entre fans de concerts) que l'on espère en live. Ça y est, c'est confirmé, Elbow est aussi GRAND que je l'espérais à l'écoute de leur sublime album, "Build A Rocket Boys", et ce soir, on va vivre une poignée de moments exceptionnels que seule une poignée d'artistes savent offrir sur scène.
La setlist de la tournée, a priori identique chaque soir (il n'y a pas de setlists en papier sur scène) propose un mélange des deux derniers albums, les chansons plus classiques - plus faibles à mon avis - de "Seldom Seen Kid" et les morceaux plus aventureux, et incroyablement frappants en live, de "Build a rocket..." : le résultat est une agréable succession de pics d'émotion intense et de moments de respiration, de sérénité, de tendresse même. Neat Little Rows est le passage le plus percutant de la soirée, qui prouve la puissance d'Elbow, quatre musiciens discrets, presque anonymes, vêtus de noir, conduits par la masse débonnaire mais intense de Guy, qui en remontraient à bien des groupes de stade (je pense un instant à la médiocrité d'un Coldplay quelques semaines plus tôt, et je me dis que la vie est injuste...). The Night will always win est la première occasion de la soirée de jouir, oui c'est le mot, de la voix sublime de Guy dans une ambiance musicale dépouillée : bouleversant, tout simplement, avec ces paroles tranchantes dont Guy a le secret (un grand parolier, Guy, et ça devrait se savoir de plus en plus...), cette mélodie parfaite, et ce
tremblement de la vie qui distingue les chansons d'Elbow de celles de la concurrence.
Dans la belle lumière qui nimbe les musiciens (pas faite pour les photos, mais bon...!), avec le soutien de deux jeunes femmes aux instruments à corde, Elbow nous proposera en 1h40 une étonnante palette d'émotions : moments intimistes donc quand Guy chante seul à côté de son claviériste, célébration de l'amitié quand le groupe boit à notre santé ("Salud !" lance Guy, avant de demander la prononciation exacte, ce qui nous conduira à l'intermède cocasse de la "traductrice") à l'occasion de la célébration de son 20ème anniversaire, et puis, parce que Elbow a aussi un vrai potentiel "commercial", émulation collective sur les "crowd pleasers" que sont Open Arms en fin de set avant le rappel, et One Day like This en grand finale extatique.
Mais pour moi, et ce n'est pas une surprise, le summum de la soirée sera Lippy Kids, chanson parfaite, parfaitement interprétée avec le support des violonistes, et cette voix étrange, si attachante de Guy : comme si Sting avait du coffre et avait appris à chanter, en fin de compte...! Inés pleure à chaudes larmes à mes côtés, et le millier de personnes à nos côtés dans la Sala Miguel semble dériver au fil de la musique, la tête dans les étoiles et le cœur gonflé d'espoir. Immense pouvoir de la musique, immense bonheur de sentir notre foi renouvelée par ces 100 courtes minutes qu'Elbow nous a offert ce soir.
The Subways à la Sala Caracol (Madrid) le jeudi 17 novembre
22 h 20 : le rideau rouge s’ouvre à nouveau, découvrant une scène qui paraît immense maintenant qu’elle est dégagée des retours et que la batterie de Josh Morgan est placée au fond, en ligne avec les gros amplis de Charlotte et Billy : comme ça, il y aura de la place pour que Charlotte puisse sauter comme un petit pois mexicain, et pour que Billy ait du recul pour ses fameux stage-divings... Toute inquiétude quant à la capacité de The Subways à enchaîner derrière Layabouts est immédiatement dissipée, avec un démarrage pied au plancher (Oh Yeah), et ce malgré un son bien moins compact que les teloneros : en fait, d’où je suis placé, aux pieds de Charlotte, c’est à peine si j’entends la guitare de Billy ! Mais ce que les Subways perdent en puissance, ils le gagnent en nervosité, et aussi, bien entendu en qualité de chansons : les leçons de la new wave ont été retenues, il faut des mélodies pop entraînantes pour que l’énergie punk soit encore plus jouissive ! D’ailleurs toute la salle reprend en chœur, non seulement les refrains, mais aussi les couplets : Billy et Charlotte paraissent surpris par cette popularité espagnole inattendue, qui leur offre un public bien plus nombreux qu’à Paris par exemple (la Sala Caracol est sold out, je me demande si une Riviera n’aurait pas été concevable...), mais
aussi un enthousiasme débordant de la part des fans madrilène. Autour de moi ça pogote sec, et je me dis que ça aurait été magique d’avoir la même ambiance pour Art Brut samedi dernier, tant il est clair qu’une telle frénésie dans la salle permet au groupe sur scène de donner le meilleur de lui-même. On enchaîne avec ma chanson préférée des Subways, Young For Eternity, on frôle l’hystérie : quel démarrage de concert mémorable !
Ça se gâte malheureusement un peu après, avec Obsession, extrait du second album du groupe, une chanson qui me paraît assez laide, et que la voix - il faut bien l’avouer limitée - de Billy massacre particulièrement. Et tout le set – d’une durée raisonnable de 1 h 10 – sera sur ce modèle, une succession de brûlots et de morceaux plus faibles, même si l’honnêteté me force à avouer que le public est resté à donf’ pratiquement toute la soirée. Ce que moi je perçois comme des (légères) baisses de régime me permet de prendre des photos, ce qui n’est pas facile vu le dynamisme de nos amis. La minuscule Charlotte ne tient pas en place plus que quelques secondes, mais elle est très jolie ce soir en noir avec sa crinière blonde et avec ses petits patins de danseuse qui lui permettent de rebondir partout. Billy s’est teint les cheveux en roux, ou en rouge, je ne sais pas, et il a maintenant un air de version enfantine de Josh Homme, c’est dire... Lui, contrairement à Charlotte, me semble s’être sérieusement assagi, et il restera derrière son micro quasiment tout le set... mais on y reviendra. Mary – encore un extrait du
premier album – met la salle en transe, malgré son tempo ralenti. Les slammers commencent à s’activer, ce qui est rare à Madrid, et fait totalement paniquer le maigre service d’ordre (en fait il s’agit d’UN gros pas très baraqué !) peu habitué à de telles démonstrations d’hystérie collective. We don’t need money to have a good time, simpliste mais entraînant, me prouve que le nouvel album a quand même de la ressource, mais c’est évidemment quand on en revient aux classiques, I want to hear what you’ve got to say, et surtout le réjouissant Rock’n’Roll Queen (avec un couplet chanté en espagnol, merci, Billy, c’est la classe !) que les Subways sont irrésistibles : Rock’n’Roll Queen n’est donc plus joué en fin de set, et il a repris un format normal, sans ces parenthèses qui permettaient à Billy de chauffer la foule... Un Billy qui organise le mosh pit en stimulant les Madrilènes à l’aide de comparaisons vexantes avec le public de Barcelone... comme quoi il a tout compris ! Quelques morceaux moins marquants, avant de boucler la partie principale du set (55 minutes) avec les killers que sont Turnaround et surtout With You.
Rappel extatique de trois titres, qui se clôt brillamment avec It’s A Party, chanson – évidemment – festive qui offre enfin à Billy l’occasion de se laisser complètement aller : il fait hurler la foule, il quitte la chemise (enfin !) avant d’effectuer l’un de ses impressionnants stage divings dont il a le secret : tout est bien qui finit bien. Les Subways ont des étoiles dans les yeux en quittant un public aussi fervent, et nous promettent qu’ils reviendront vite, ce qui est assez probable, vu le succès local.
Art Brut au Moby Dick Club (Madrid) le samedi 12 novembre
A 22h05, les quatre musiciens de Art Brut montent sur scène (par la salle, par la gauche de la scène comme toujours au Moby Dick Club), suivis quelques instants plus tard par Eddie Argos (plus tard, il déclarera lui-même n'être pas musicien : "D'ailleurs, jusqu'à ce matin, je croyais que la basse, c'était ça" en désignant la LesPaul de l'un des deux guitaristes, juste en face de nous sur la droite. Eddie, il a grossi (l'alcool ?) mais reste l'irrésistible showman des débuts, sans un soupçon de fatigue ou de démotivation devant le peu de succès de son groupe. Au contraire, Art Brut pète toujours autant le feu, et il est visible que les cinq pieds nickelés s'amusent toujours autant sur scène ! On attaque avec Formed A Band, manifeste parfait de pourquoi Art Brut existe et de ses choix formels (le fameux "Yes, this is my singing voice" déclamé par Eddie) : mis à part la basse qui est inaudible, on en prend plein les feuilles avec les deux guitares qui tonnent et grincent comme en 1976, et la batterie puissante. Je me dis que Art Brut, c'est bien pour les jeunes comme Inés ou Juan Carlos, c'est un peu comme revenir aux sources du punk british, une époque qu'ils n'ont pas eu la chance de vivre, avec la bonne humeur en plus ! Je gueule donc "play some fuckin' rock'n'roll" pour mettre un peu d'ambiance, et Eddie me répond à la fin d’Axl Rose, "je trouve que c'était déjà bien rock'n'roll, non ?". Il arrête alors le set, nous expliquant que la basse, leur "arme secrète" ne marche pas, et qu'on va réparer. On repart avec My Little Brother, mon morceau
préféré d'Art Brut de tous les temps, qui me permet d'essayer de lancer un pogo : je bouscule les photographes à ma gauche, en vain... Le public reste relativement inerte... C'est bien ce que je craignais, Art Brut à Madrid, ça ne peut pas être la folie comme à Paris ! Tant pis, tout seul devant, je braille le génial "my little brother just discovered rock'n'roll !!". Eddie se lance alors dans son premier discours de la soirée, hilarant bien sûr, expliquant que 6 ans plus tard, ce n'est plus le jeune frère qui expérimente la rébellion et les drogues qui est un sujet d'inquiétude pour ses parents, mais bien lui, avec son groupe qui a juste trop de succès pour arrêter, mais n'arrive pas à dépasser le "plateau" du premier album : c'est simple, le petit frère est devenu prof, tandis que lui, Eddie, joue à Madrid devant exactement le même nombre de personnes qu'il y a six ans. "En fait, il y a une personne en moi. Bon, il n'a sans doute pas pu venir, il doit être malade...". Merveilleux sens de l'humour anglais, merveilleux Eddie Argos !
Et le set se poursuit, ça ramone sec, les deux guitaristes prennent des poses et s'amusent comme des petits fous, et visiblement, même si ça ne pogote pas, tout le monde dans le public partage la bonne humeur du groupe : Art Brut, c'est irrésistible ! Il faut admettre que tous les morceaux ne sont pas indispensables, il y a quelque chose d'un peu "bourrin" là dedans, mais d'un autre côté, ça reste une expérience purement rock'n'roll, sans "attitude" ni prétention, ça respire et ça vibre tout naturellement. On arrive à Modern Art, qui sera le point fort de la soirée : Eddie descend au milieu du public, finit par s'asseoir et fait s'asseoir tout le monde par terre dans le Moby Dick Club, pour raconter ses mésaventures dans un musée d'Amsterdam, quand, pour les 13€ de l'entrée, il a décidé de toucher une des toiles exposées. Il a alors senti son corps parcouru d'un véritable courant de communion avec le peintre décédé, avant de réaliser qu'il s'agissait du système électrique de sécurité... LOL ! Et Eddie continue, continue, alors que je pense qu'il n'y a pas
un quart du public qui maîtrise assez l'anglais pour le suivre dans son délire. D'ailleurs, il s'en rend compte, avouant s'être lui même "coincé" ainsi assis au milieu d'espagnols qui n'aiment pas salir leurs pantalons et ne comprennent rien à ce qu'il raconte : la sortie est pourtant facile, il suffit que les deux guitares reprennent leurs riffs pour que la salle s'enflamme. Magique ! A mes côtés, Inés, Juan Carlos et Luis sont ravis : finalement, Art Brut, c'est simple comme le plaisir !
Art Brut jouent alors leur version d'une chanson "sexy" : Eddie ouvre deux boutons de sa chemise, avant d'arrêter en disant : "je ne peux pas être plus sexy, à moins que vous trouviez qu'avoir un problème avec l'alcool est attirant...!". Art Brut enchaine donc avec Alcoholics Unanimous, et son fabuleux break : "it takes me ages to get dressed"... Finalement, Art Brut, c'est drôle, mais c'est aussi triste, amer, presque désespéré parfois... Comme on dit, "l'humour, c'est la politesse du désespoir", non ? Un ajout à la setlist quand Eddie demande au public ce qu'il souhaite entendre : ce sera 18,000 liras, un punk rocker court et irrésistible. Je réclame alors Emily Kane (je sais qu'il est sur la set list à ce moment-là...), Eddie rigole en
me disant : "on dirait que tu fais partie de l'équipe, tu devrais venir avec nous, et réclamer comme ça les chansons qui sont sur programmées, ça serait plus facile". Suit donc une version moyenne de Emily Kane, dont je me rends compte à ma grande tristesse que j'ai oublié les (très belles) paroles. On finit le set sur Sealand, un morceau plus doux amer, presque poignant ce soir. Eddie remercie le public de Madrid, et me remercie moi en particulier : ça fait toujours plaisir !
Retour pour un encore de 3 titres, avec le merveilleux Good Weekend en ouverture : c'est le moment du speech rituel "cette chanson a été numéro 1 en... Autriche... Et numéro 137 en Angleterre... Et numéro 537 en Espagne !". Au milieu de la chanson, on gueule tous le génial : "Art Brut ! Top of the Pops ! Art Brut ! Top of the Pops !"... Et puis c'est la fin, Eddie quitte la scène, le quatuor de musiciens finit le spectacle autour de la batterie, dans une débauche sonore spectaculaire. Eddie remonte ensuite lui-même le Marshall du guitariste qui égrène tout seul le dernier feedback de la soirée. Oui, une heure dix environ et c'est fini. Putain de concert de rock'n'roll !
Veronica Falls au Point Ephémère (Paris) le mardi 8 novembre
Nouveau changement complet de matériel pour le quatuor star de la soirée, Veronica Falls. Un peu plus de lumière que pour les sets précédents, un côté "ligne claire", pop moderne et fraîche, de la gentillesse et de l'enthousiasme, les deux garçons et les deux filles de Veronica Falls nous changent agréablement de la mine renfrognée de ExitMusic. Et quand ça démarre, c'est encore beaucoup mieux que ce à quoi je m'attendais : ces rythmes syncopés, ces deux voix, masculine et féminine, qui se mêlent, pas très justes, mais tellement charmantes, cette impression immédiate de proximité, de bonheur, ça me rappelle... mais oui, c'est ça, mes très chers Bats, ce combo néo-zélandais qui m'avait tellement touché au début des années 90 ! Mais Veronica Falls, ce sont des Bats qui auraient beaucoup écouté les Feelies de "Crazy Rythms" et suivraient leur grand principe : une belle chanson pop, c'est encore plus gai quand c'est joué avec une mitraillette. Gilles B. évoque à ce sujet notre Wedding Present, ce n'est pas faux, mais chez Veronica Falls, c'est quand même plus bucolique, plus euh... country (la veine Johnny Cash, cette musique qui évoque le rythme d'un train dévalant la pente à toute allure...). A la guitare, sur la droite, Roxanne Clifford, petite femme en rouge à la frange brune envahissante, semble en permanence irradier l'énergie, et même si - comme je l'ai dit - elle ne chante pas très juste, elle est clairement l'âme de Veronica Falls. Au milieu de la scène, James Hoare, grand échalas qui me
rappelle un peu Thomas Fersen en plus broussailleux, fait écho à la guitare et aux vocaux. A gauche, donc juste devant moi, la petite bassiste de noir vêtue joue avec un doigt, dans l'ombre. Au fond, le batteur frappe dur sur ces rythmes toujours plus rapides, et est le porte-voix du groupe. Les morceaux s'enchainent vite, trop vite, chacun semblant renouveler le petit miracle de l'évidence lumineuse de ce rock enthousiaste. Car je ne connaissais donc aucun morceau, en dehors de Found Love In A Graveyard - accueilli par les cris du public -, mais ils m'ont tous semblés immédiatement plaisants, ludiques, excitants. Au bout de trente courtes minutes, Veronica Falls termine son set sur le super-accéléré Come On Down (c'était écrit sur la setlist juste devant moi...), le genre de plaisir qu'on aimerait ne jamais voir finir. Le rappel de deux titres verra le groupe nous saluer par deux titres plus pop, alors que j'aurais préféré une dernière tentative de "transe", mais bon, ne faisons pas le difficile, voici une excellente découverte, et un concert un peu court (une quarantaine de minutes) mais rassérénant, qui est même passé à une ou deux reprises très près de l'excellence.
Coldplay à la Plaza de Toros Las Ventas (Madrid) le mercredi 26 octobre
Alors qu’éclatent les premiers feux d’artifices qui saluent l’entrée de Coldplay sur la scène – pas très impressionnante, en fait – située dans l’arène, j’en suis à regretter amèrement d’être venu : le Golden Ticket s’est avéré cette fois une véritable escroquerie, avec un catering minable, des places non réservées qui font que l’on s’entasse sur les mêmes gradins que tout le monde (quelle horreur ! LOL) ; le bouffon qui a servi de « présentateur », un dénommé Mario Vaquezo, a été particulièrement ridicule ; le set n’a pas commencé à l’heure prévue, mais on a eu droit à un horrible (et ennuyeux à mourir) documentaire en noir et blanc (la signature de Corbijn !) d’une auto-complaisance honteuse sur Chris et ses potes ; et en plus, la pluie, qui a menacé toute la journée, commence à se déverser sur nous ! No fun ! Les deux premiers titres sont extraits du nouvel album sorti 2 jours plus tôt, je ne les connais pas, mais une bonne partie du public, fanatique à mort, les chante déjà en chœur. Bof ! Ça me paraît du Coldplay standard, un peu plus mou même peut-être qu’à l’habitude : j’en profite pour juger le son (« lamentable » : ni assez fort, ni assez clair... et ça ne s’améliorera que marginalement pendant les 90 minutes du set) et la vue (plutôt correcte : la scène n’est pas très loin de notre tribune, il y a une grande avancée jusqu’au centre de l’arène qui nous permettra de voir les musiciens d’un peu plus près lorsqu’ils y feront des incursions, soit à deux ou trois reprises, et il y a six écrans circulaires qui retransmettent des gros plans des musiciens...). Déboulent alors coup sur coup Yellow (lumières jaunes, évidemment) – intimiste, romantique, beau, il faut l’admettre – et In My Place, qui permet enfin au groupe de démontrer un peu de sa puissance...
Plus tard encore, je me laisse – légèrement - emporter par l’enthousiasme sur un The Scientist (« Nobody said it was easy, noone ever said it would be this hard.. », belle phrase...) qui synthétise à mon avis le meilleur de Coldplay, cette capacité à exprimer une tristesse ordinaire, une dépression un peu cotonneuse qui parle finalement à tout le monde : soyons réalistes, c’est là l’opposé absolu de ce qu’un « groupe de stades » devrait véhiculer ! D’où ce sentiment assez désagréable d’assister au show démesuré d’un groupe qui n’est vraiment pas fait pour la démesure : la musique de Coldplay n’est jamais meilleure que quand elle est intimiste (Chris est alors au piano, et sa voix redevient touchante), et elle est largement inepte quand le groupe essaye de rivaliser avec U2 ! Chris Martin est un showman particulièrement mauvais, une pâle endive anglaise qui a copié tous ses mouvements sur ceux du Boss, virilité et crédibilité en moins : rien de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit, rien dans ses mouvements ne sonne juste, ne sonne « rock ». Il faut le voir se rouler par terre au milieu de l’avant-scène, jeter sa guitare en l’air, ou se frotter à son meilleur pote, le guitariste Jonny Buckland, pour toucher du doigt combien Coldplay est un groupe ridicule à force de ne pas être à sa place.
Le pire moment du set sera l’affreux Paradise, un nouveau titre consensuel, avec papillons colorés sur les écrans vidéo, qui laisse mal présager d’un avenir gluant pour le groupe, s’il décide de poursuivre sur la voie d’une musique aussi invertébrée. Heureusement, en plus de la pluie qui a eu la bonne idée de s’arrêter jusqu’au rappel, il y aura plus tard les excellents Politik et surtout Viva la Vida, pour ramener un peu de raison dans tout cela. Après 1 h 10 de set, Chris et ses copains tirent leur révérence : on serait en droit d’en attendre plus, mais, étant donné la qualité des plus discutables – ou du moins variable – du set ce soir, je m’avoue assez soulagé de voir la fin de la soirée pointer son nez. Inés s’est d’ailleurs rassise depuis longtemps, n’espérant plus rien !
Le rappel sera un peu plus sympathique, avec Clocks, et un puis un joli Fix You (seul titre de « X&Y » joué ce soir, me semble-t-il...), précédé par une citation du Rehabd’Amy Winehouse en gentil hommage à la diva décédée. Le concert se terminera - sous les feux d’artifices - par un nouveau titre (Every teardrop is a waterfall, a priori), histoire de nous rappeler que l’objectif ce soir est de promouvoir « Mylo Xyloto », non mais !
Kitty, Daisy & Lewis à la Joy Eslava (Madrid) le jeudi 6 octobre
C’est avec vingt minutes de retard sur l’horaire annoncé que la famille Durham, c’est-à-dire Kitty, Daisy & Lewis, accompagnés de papa – Graeme Durham à la guitare – et maman – Ingrid Weiss à la contrebasse, monte sur scène, devant un public très nombreux (a priori pas sold out, la Joy Eslava sera pourtant bourrée ce soir) et enthousiaste. Première constatation, en un an et demi, les trois rejetons ont changé de manière stupéfiante : les deux filles, un peu boulottes et gamines, sont devenues deux superbes créatures exotiques, et les mâles ont bien du mal du mal à détacher les yeux de leurs euh… instruments ; par contre, Lewis, jadis fascinant de grâce adolescente, est désormais un homme, avec une barbe de 3 jours et un (tout petit) peu plus de graisse… Ce qui n’a pas changé, par contre, c’est leur musique, ni même leur « jeu de scène » : d’emblée on attaque dans le registre rock’n’roll revival / country blues, d’entrée on swingue comme si on était encore à la fin des années 50, avec les garçons en costumes amples aux plis impeccables et les filles en robes à fleurs. La fratrie Durham échange à chaque morceau leurs places et leurs instruments, entre la batterie (un kit minimaliste), les claviers, la guitare et le chant. C’est toujours Lewis qui est le centre du set, c’est lui qui chante le mieux, avec cette voix très vintage elle aussi, c’est lui qui joue le mieux de la guitare et qui, sans être un vrai virtuose, arrache régulièrement au public - conquis d’avance - des cris d’enthousiasme. Ceci dit, est-ce moi qui suis
d’humeur un peu lugubre, mais je trouve le set nettement moins joyeux et entraînant que la dernière fois, sans doute parce que le manque d’évolution du groupe nous prive désormais de l’effet de surprise, mais aussi parce que le trio lui-même paraît moins généreux, moins lumineux. Kitty, je l’ai déjà dit mais j’insiste, est devenue une jeune femme superbe, mais n’a pas pour autant perdu sa tendance à faire la gueule, ce qui n’aide pas l’ambiance à se dégeler. Heureusement, il y a le passage ska de la soirée, avec l’aide, comme la dernière fois, d’un trompettiste jamaïcain vétéran dont la réjouissante énergie va enfin faire décoller le concert – je pense en particulier au très réussi Tomorrow. Comme sur les deux derniers albums, les seuls que je connaisse, les deux filles chantent plutôt mal, mais c’est nettement moins gênant sur scène, et Daisy reste assez irrésistible dans sa manière de jouer de la batterie ou du piano assise de côté, les jambes serrées, le regard hyper
concentré – fixé en général sur son frérot. Plus tard, c’est enfin Goin’ Up The Country, avec les deux sœurs qui font le show sur le même micro, c’est-à-dire un beau moment d’énergie juvénile pour une chanson – qui n’est pas d’eux, rappelons-le, mais des géniaux et un peu oubliés Canned Heat ! – qui risque de rester le sommet du trio. On approche de la fin du set sans que j’aie cette fois ressenti le même effet de grâce, et ce d’autant que l’interminable et stérile instrumental What Quid ne me paraît toujours pas plus convaincant.
Deux rappels quand même, une heure vingt de concert, mais je quitte la Joy Eslava avec un doute lancinant : et si Kitty, Daisy & Lewis n’étaient au final qu’un concept un peu creux, dont l’intérêt est condamné à s’émousser au fur et à mesure que les ados prodiges deviennent irrévocablement des adultes, guère plus doués pour la musique que le reste de l’humanité ? Je ne suis pas certain que je vais suivre le trio, j’aurais même préféré rester sur la jolie impression de fraîcheur qu’avait provoquée la découverte de cette musique roots il y a un an et demi.
WU LYF au Moby Dick Club (Madrid) le jeudi 22 septembre
"Grosse tête ou arrogance puérile oblige, il va nous falloir patienter jusqu'à dix heures moins cinq que WU LYF (World United Lucifer Youth Foundation, rappelons-le...) entre en scène. Quatre petits jeunots à l'air plutôt ordinaire : à gauche, donc loin de nous (enfin, à trois mètres, vues les dimensions réduites de la scène), Evnse, le guitariste qui ne paye pas de mine et nous la jouera très pop anglaise (Yannick : "il me rappelle Two Door Cinema Club") ; vient ensuite Jeau, l'impressionnant batteur, à mon avis seul responsable de l'ossature de la musique de WU LYF, et qui sera également au cours du set celui qui élèvera par sa frappe puissante la musique vers quelque chose d'un peu plus inspiré. Devant nous, de profil, Elle Jaie, le chanteur-tête à claques, avec cette voix redoutablement désagréable qui est la marque de WU LYF. Jeune crétin arrogant et stupide, il est en quelque sorte le symbole de cette Angleterre péquenaude qui a pourtant toujours "conduit" le rock. Il joue (?) avec un ou deux doigts sur le minuscule clavier en face de lui, histoire de faire croire que tout ce qui sort de son instrument n'est pas vraiment commandé par l'ordinateur portable posé en dessous ; il hurle dans son micro, et le reste du temps il baragouine en anglais avec son copain Lung, le bassiste, histoire de se moquer visiblement du public qui ne comprendrait pas ce qu'il dit. Le bassiste donc, à notre droite, est celui qui a l'air un peu défoncé, qui fait les "ouh ouhouh" sur pas mal de chansons, pousse des cris de loup de temps à autre, fume des clopes (c'est interdit, c’est donc un rebelle…) et terminera le concert torse nu, parce que ça fait "wild punk" je suppose (Sid Vicious forever)...
Musicalement, au bout de quelques minutes on est fixés : c'est certes plus intéressant que sur le disque, particulièrement plombant reconnaissons-le, car il y a un peu d'énergie - on l'a dit surtout générée par la frappe du batteur -, qui fait que de temps en temps on s'éveille de la torpeur des chansons. Le son est plutôt bon pour la salle, mais c'est sans doute parce que l'on n'a pas à faire à une musique particulièrement raffinée : la voix est beaucoup plus audible que normalement ici, mais on serait presque d'avis de s'en plaindre... La lumière est par contre aussi inexistante que d'habitude, ce qui m'obligera même à utiliser le flash sur mon Lumix. Les morceaux s'enchaînent donc ainsi de manière indifférenciée, et on se résout vite à ne rien attendre de plus que ces rythmes furieux, ces morceaux hébétés construits uniformément sur la guitare qui carillonne et l'orgue qui plane : je reconnais quand même en avant-dernière position le single (?) Heavy Pop, un tantinet plus mémorisable que le reste. On termine ces 45 minutes à la limite du pénible par We Bros (je crois, je ne suis pas sûr, ayant le plus grand mal à distinguer les morceaux, et il n'y a pas de setlist sur scène...) avec une certaine frénésie...
Le public a gentiment accompagné le set en frappant dans les mains, en applaudissant à mon sens assez généreusement entre les chansons, et j'ai même vu derrière moi des gens qui chantaient les refrains (?) : les membres du « gang » WU LYF ne se sont pas montrés particulièrement "touchés" pour autant, et ce sont cantonnés - comme c'est malheureusement le cas de beaucoup de jeunes groupes anglais - dans une sorte d'autisme méprisant. Le dernier morceau terminé, les quatre quittent la scène sans plus de cérémonie, et il n'y aura - bien sûr - pas de rappel."
Anna Calvi au Wah Wah Club (Valencia) le samedi 17 septembre
23 h 05 tout juste passés, Anna Calvi monte sur scène par la salle, accompagnée de ses fidèles lieutenants, Daniel Maiden-Wood à la batterie - qui de près, ressemble moins à Ewan McGreggor, en fait - et Mally Harpaz derrière sa table bric-à-brac, qui sert aussi de claviers ou d'accordéon ou de je ne sais quoi qui fait des bruits jolis et intéressants derrière la voix et la guitare d'Anna. Anna, elle, se plante derrière son micro, et attaque le traditionnel Riders to the Sea, cette intro solo presque anodine sur l'album, mais si impressionnante en live. Ce soir, Anna est en noir austère, les cheveux attachés en chignon serré, le visage dur derrière son maquillage sophistiqué de « femme fatale » très française, et perchée, minuscule comme elle est, sur de vertigineux talons hauts (belles chaussures « stilettos peep toe de chez Christian Louboutin », me souffle Inés...). Elle est l'image "anti-rock" par excellence, une sorte de gravure de mode glacée et efficace de chez Chanel (Pantalon-tube serré à la cheville, avec de grands boutons, pull-over fin noir également serré à la ceinture), qui contraste de manière étonnante avec la musique hantée, parfois cruelle, souvent brûlante, qui sort de sa guitare. Oui, quelques minutes de ce jeu étonnant sur sa guitare, ce jeu qui a évoqué pour certains "le flamenco" (ça n'en est pas, bien sûr, mais la technique d'Anna à la guitare est un mélange inédit de styles musicaux divers, qu'elle a assemblés à sa façon grâce à son approche à la fois didactique et intuitive, mais sans barrières, de la musique), et on sait que c'est déjà gagné : le public est hypnotisé, sous le charme ambigu de
cette très belle jeune femme, et les 55 minutes qui vont suivre ne vont que renforcer son emprise sur nous. Une dernière note aigüe qui claque, et Mally et Daniel attaquent avec des percussions tribales, derrière la voix d'Anna qui s'élève : No More Words, pure fascination sensuelle et déjà un peu vénéneuse. Inés se tourne vers moi pour me regarder, interloquée : "Extraordinaire !". Eh oui, les commentaires les plus élogieux ne peuvent vous préparer à l'expérience de la voix et de la guitare d'Anna en live !
Sans surprise par rapport à sa setlist "habituelle", Anna nous offrira ce soir à Valence l'intégralité de son premier album, joué dans un ordre différent - et a priori un peu différent à chaque concert -, et enrichi de deux reprises : le Surrender de Presley et le magnifique Jezabel de Piaf qui servira ce soir d'unique rappel. Comme toujours, le "roadie" viendra la soutenir à la seconde guitare pendant deux morceaux, et en particulier sur le très beau And Then We Kiss, la seule chanson ce soir qui voit Anna délaisser sa guitare pour se concentrer sur le chant.
Parlons un peu de ce chant, justement : excessivement technique, ce qui est plus que rare dans le Rock qui a tendance à négliger les bénéfices de l'apprentissage du chant, très proche de l'opéra (Inés me fait remarquer que les expressions faciales exagérées d'Anna, ces grimaces carnassières, sont typiques du chant lyrique, et dénotent un travail très sérieux pour placer sa voix correctement sur des passages difficiles), le chant d'Anna envoûte les gogos que nous sommes, peu habitués à une telle maîtrise, à une telle sûreté d'exécution. Ce chant, tout autant que la technique protéiforme développée par Anna à la guitare (une goutte de Hendrix, beaucoup de "musiques du monde", dans une ambiance "gothique" de "réverb") contribue à ce sentiment de jamais vu qui nimbe chaque prestation live d'Anna d'une
auréole surnaturelle.
Chaque chanson est tout simplement parfaite, infiniment supérieure à sa version studio - moins aseptisée, plus "habitée" : c'est particulièrement net sur The Devil, qui nous tient suspendus à chaque mot susurré par Anna, à chaque note tirée de sa guitare menaçante. Magnifique version de l'ample et lyrique Suzanne & I, certes, mais c'est quand même le très "P.J. Harveysien" Desire qui provoquera l'ultime explosion de plaisir ce soir : puissant, subtil, complètement satisfaisant, depuis son intro à l'orgue lugubre jusqu'aux braillements libérateurs de Daniel à la fin...
Pour finir, le moment que tous ceux "qui savent" attendent le plus, le solo déstructuré de Love won’t be leaving, ce coup de poignard en pleine poitrine, cette déchirure sanglante, cette douleur sublime, alors que le beau visage d'Anna est déformé par un rictus mauvais : c'est la seconde fois que j'assiste "au miracle", l'effet de surprise n'est plus là pour moi, juste cette envie que ce moment suspendu dure, dure, dure le plus longtemps possible. C'est l'habituelle vague spontanée de cris d'enthousiasme qui salue la dernière note du solo, avant que ne reprenne et ne se termine la chanson... Anna reviendra donc pour un seul morceau, Jezabel, et je regrette bien sûr qu'elle ne nous ait pas offert comme à Paris sa version du Joan of Arc de Cohen...
The Drums au Teatro Circo Price (Madrid) le 1er Septembre
20 minutes montre en main pour remplacer l’intégralité du matériel d’Okkervil River par celui de The Drums, je dois dire que le professionnalisme derrière ce genre de performance m’impressionne. Il est donc 10 h 20 quand Jonathan Pierce, Jacob Graham et leur backing band (car, vu les changements de personnel, c’est bien de cela qu’il s’agit, The Drums) investissent la scène et attaquent... avec deux chansons inconnues de leur nouvel album, « Portamento », pas encore sorti ! Je sens un certain flottement dans le public, on est loin de l’enthousiasme teenage de l’année dernière à la Sala Heineken ! Et ça ne va pas vraiment s’arranger : la version de Best Friend jouée ensuite est presque méconnaissable, à cause d’un son très moyen (20 minutes, ce n’était peut-être pas assez pour tout préparer !!) et d’une approche musicale qui tranche avec ce qu’on connaissait de The Drums jusque-là : ce ne sont plus tant les Smiths et les Beach Boys qui sont évoqués, mais plutôt Joy Division et New Order (beaucoup de claviers et de rythmiques métalliques et dance...). Ça surprend, il faut bien l’admettre, même s’il est indéniable que pas mal des nouveaux morceaux sont plutôt puissants. Le groupe qui nous dit entamer sa nouvelle tournée avec cette date madrilène, est beaucoup plus crispé, moins ludique et enthousiaste qu’avant, mais cette nouvelle maturité me paraît assez prometteuse : avec ce virage à angle droit, assez saisissant, The Drums jouent quitte ou double. Soit le public suivra et The Drums peut devenir un jour un groupe important, soit c’est « la fin des haricots »...
Ce qui sera inquiétant ce soir, c’est qu’une certaine apathie va s’installer dans la salle, le public ne reconnaissant pas « son » groupe (voir la version de Down By The Water, loin du plaisir de la dernière fois), et qu’au final, après un bon début, le set sera finalement décevant. Oh bien sûr, Jacob Graham reste un showman né, assez proche de Morrissey, avec une bonne voix et une sensibilité « artistique » innée (Inés me fera plusieurs fois savoir qu’elle est impressionnée par la prestance et les mouvements gracieux du chanteur), mais ce ne sera pas suffisant. Oui, la dureté nouvelle de The Drums impressionne, en particulier sur Me and the Moon, et sur le premier single du nouvel album, Money, mais cette évolution / révolution s’opère en sacrifiant quasi intégralement le passé du groupe : la preuve en sera faite de manière assez cinglante, je trouve, par l’incroyable exclusion de Let’s Go Surfing de la setlist. Quand, après une heure dix, le rappel se boucle sans que cette chanson magique ait été jouée, et que les lumières se rallument, le public reste sur place, tétanisé, frustré, incrédule, et refuse un bon moment de sortir de la salle ! La mauvaise humeur, la déception générale était presque tangible alors que le Teatro Circo Price finit par se vider...
Okkervil River au Teatro Circo Price (Madrid) le 1er Septembre
21 heures pile, la bande à Will Sheff investit la scène et attaque avec mon titre préféré de "I am very far", Wake and Be fine. Will est égal à lui-même (du moins si je me réfère aux vidéos que Gilles m'a passées), c'est-à-dire échevelé, intense, extatique, toujours à demi courbé ou au contraire tendu vers le ciel. Okkervil River, c'est un drôle de groupe, quand même, qui joue une musique bancale, jamais tout-à-fait efficace, avec une section rythmique qui ne rythme pas grand-chose, et une sorte de maladresse qui explique sans doute l’insuccès commercial du groupe mais qui constitue certainement une grande partie de son charme. Le reste du groupe a toujours été largement variable, sinon dispensable, tant c’est Will qui en est l’âme et le centre, et je dois dire que je n’ai jamais particulièrement prêté attention aux autres musiciens... Mais ce soir, en face de nous, donc légèrement sur la gauche, il y a une jeune femme à la guitare (Lauren Gurgiolo, apparemment), vêtue de manière bohème et sexy, et je dois dire que son enthousiasme (un petit sourire en permanence sur le visage, caché derrière sa mèche) et son énergie seront pour beaucoup dans le plaisir du concert à venir.
J’ai émis de nombreuses fois des réserves quant à la récente orientation plus « rock » (comme sur Rider, dont ils interpréteront une version bien supérieure à celle de l’album) d’Okkervil River, une orientation qui met en lumière les limitations techniques d’un groupe qui a du mal à être « puissant » (on est loin d’Arcade Fire, pour évoquer une comparaison que j’ai déjà lue dans la presse) et qui est au contraire brillant dans les chansons sinueuses, romantiques et brisées. Pourtant, en live, avec l’excellent son du Teatro Circo Price, je dois admettre que Will Sheff va réussir régulièrement à « mettre le feu » à la salle pendant la courte heure du concert, jusqu’au final tonitruant de Unless It Kicks, mémorable et assez sidérant (Inés me regardera à ce moment-là avec de la surprise dans le regard...) : impossible de ne pas reconnaître de The Valley, cette chanson presque simpliste qui ouvre « I am very far » devient réellement impressionnante et jouissive sur scène, clairement un nouveau « classique » dans le répertoire d’Okkervil River.
Malgré tout, je reste persuadé que les chansons de « The Stage Names / The Stand Ins » restent inégalables, et je serai comblé ce soir avec tous les meilleurs titres de cette doublette : A Girl In Port (émotion, émotion...), John Allyn Smith Sails, Lost Coastlines et donc, en final, Unless It Kicks. Une set list qui ne sera donc pas loin de la perfection pour moi, et pour pas mal de spectateurs autour de moi, qui paraissent ravis : car si j’avais craint que ce soit The Drums qui attirent la majorité du public, je suis rassuré de voir pas mal de gens chantant en chœur les paroles compliquées de Will Sheff. A noter un groupe de vrais fans de tous âges sur les gradins, menés par une brave dame qui se fâchera tout rouge contre le service d’ordre qui viendra lui interdire de prendre des photos de son groupe favori avec son appareil « professionnel » (personne ne viendra me chercher des noises avec mon Lumix, malgré l’interdiction officielle de photos qui sévit dans ce théâtre...).
Pas de rappel malheureusement, vu l’heure qui s’avance : c’est dommage, mais pas dramatique. Lauren me passe sa setlist, ce qui fait toujours plaisir, et termine donc ce joli set d’Okkervil River sur une note sympathique : ça aura été une belle heure de bonne, d’excellente musique intense, ambitieuse, différente...

