"Source Code" de Duncan Jones : confirmation du talent de Bowie Jr.
On avait aimé "Moon", on aimera (presque tout) autant "Source Code" du fiston Bowie, qui réussit à recycler ses mêmes obsessions (l'humain comme chair à canon au service de l'état, le vertige de la répétition et de son corollaire, la dé-réalisation) dans un thriller US aux allures de blockbuster modeste (juste ce qu'il faut d'effets spéciaux un peu "cheap" pour nous raconter correctement une histoire complexe…). Ce qui est beau dans ce film qu'on pourrait facilement accuser de recycler les idées géniales de "Un Jour Sans Fin", c'est la dérive progressive d'un scénario-machine un peu convenu (une mission, un héros, un monde virtuel au sein duquel le "gamer" en chacun de nous se réalisera en triomphant des obstacles au long d'un apprentissage basé sur la répétition) vers un surprenant ailleurs romantique (oui, on pense aussi forcément à "la Jetée" avec cette image-ancre d'une femme perdue qu'on espère retrouver dans le labyrinthe des futurs / passés possibles). Et à la fin, Duncan Jones abandonne toute logique pour offrir à ses beaux héros une seconde chance, qu'on n'aura pas vu venir. Fort !
Révisons nos classiques : "Mission : Impossible" de Brian De Palma (1996)
On sait que la plupart des films de Brian De Palma, réalisateur à la fois vraiment formaliste et faussement populaire, vieillissent extrêmement bien, et semblent même s'enrichir à chaque visionnage : "Mission : Impossible" confirme la règle, et les aspects les plus trivialement commerciaux du film - de fait, les moins réussis - comme cette fin tonitruante qui semble sortie du pire James Bond, effets spéciaux ringards inclus, se diluent à chaque fois mieux dans l'ambition conceptuelle générale : pas si loin que cela de "la Mort Aux Trousses" (sans doute un peu grâce à l'effet "daté" et la patine que lui confère désormais son âge…) pour l'élégance rapide de ce récit d'une fuite paranoïaque, "Mission : Impossible" aligne impudemment les scènes d'anthologies au sein d'une construction aussi complexe qu'abstraite. Entre jeux de masques et de dupes au sein d'un univers post-guerre froide et post-idéologies, pièges du regard et traîtrise de l'image, et surtout plaisir infantile de gamer devant la difficulté des obstacles à contourner (encore une fois, le cambriolage de Langley est désormais une scène anthologique), "Mission : Impossible" brille de modernité intelligente.
"Rango" de Gore Verbinski : surprise !
S'il y a une chose que "Rango" fait bien, c'est nous surprendre : loin, très loin des canons du film pour enfants, Gore Verbinski nous propose une expérience assez monstrueuse (à l'image de ses personnages d'une laideur impressionnante), ne nous caressant jamais dans le sens du poil, au contraire. Entrée en matière brutale, puis montée en puissance d'une sorte de néo-western qui commence par parodier les classiques de Leone / Eastwood avant de finalement s'approprier la thématique des grands films noirs (j'ai pensé à "Chinatown" de Polanski) en lui appliquant une mise en scène virtuose qui permet à certaines scènes d'atteindre à une vraie grâce, tout-à-fait inattendue ici. Bien sûr, les références hilarantes abondent (indiana Jones, le Seigneur des Anneaux) et l'apparition d'Eastwood lui-même, interprété par Timothy Oliphant est un grand moment d'inspiration loufoque. Mais le plus important est que, aidé par l'interprétation du toujours impeccable Johnny Depp, "Rango" arrive à décoller de l'éternel second degré pour devenir un "vrai" film.
Révisons nos classiques : "Blade Runner" (1982) de Ridley Scott
Je me souviens de ma déception en 1984 devant la trahison que constituait à mes yeux cette adaptation "clinquante" (dans le genre dark, mais bon...) du chef d'oeuvre de Philip K. Dick, "les Androides Rêvent-ils de Moutons Electriques". Et puis, les années passant, comme tout le monde, j'ai peu à peu considéré "Blade Runner" comme un film de SF visionnaire (mais quand on la compare à "Star Wars", n'importe quelle adaptation de Dick est visionnaire !), à ignorer l'interprétation pour le moins limitée d'un Harrison Ford plus dépassé comme acteur que son personnage ne l'exige, à reconnaître une certaine beauté dans la lenteur crépusculaire de l'agonie des derniers réplicants. Loin de Dick et de ses vertiges existentiels, Ridley Scott avait trouvé là une sorte de pessimisme hébété qui augurait bien (ou mal) du malaise sociétal à venir (mis à part la prohibition du tabac, Scott avait vu clair : pollution, prépondérance de la culture asiatique - du pur Dick d'ailleurs -, invasion des images publicitaires, etc.). La dernière (juré !) version, appelée "définitive" est par ailleurs un peu en retrait par rapport au supérieur "Director's Cut", avec un excès d'images de pur décor qui détournent l'attention de l'essentiel, et un rêve de licorne inutile et kitsch. Ceci dit, on peut aujourd'hui reconnaître que "Blade Runner" est un "classique", qui résiste bien à l'obsolescence de ses effets spéciaux, finalement sans importance par rapport à la belle "atmosphère" dans laquelle baigne cette histoire d'apprentissage de l'humanité.
"Potiche" de François Ozon : franche réussite
Dans la lignée de son "8 femmes", déjà très réussi, Ozon persiste et signe avec ce beau "Potiche", film d'une rare intelligence dans son geste de se faire rencontrer le théâtre le plus "ringard" - celui de "Au théâtre ce soir" - avec la réalité sociale française la plus pertinente (même si l'histoire est sensée se passer à la fin des années 70), mais surtout dans la subtilité d'un second degré jamais narquois, jamais surplombant, toujours généreux envers ses personnages. D'où le plaisir plus fin qu'on pourrait d'abord croire de voir des stéréotypes divertissants prendre du relief, de la profondeur, puis tout simplement prendre vie, avant que le film ne se termine en superbes points de suspension, et, bien sûr, en chansons. Ah ! Est-il encore besoin de répéter combien la Deneuve peut-être magnifique de fraîcheur et de jubilation dirigée par Ozon ? Oui, "Potiche" est une franche réussite...
"Incendies" de Denis Villeneuve : ne le manquez pas !
Un film canadien (québecquois plus exactement) qui évoque les déchirements du Liban, avec une "révélation finale" digne de Shyamalan ? Une mise en scène virtuose - peut-être un peu trop lyrique par instants, mais on passera sur ces quelques excès finalement mineurs -, une narration parfaite, combinant efficacité du rythme et bonne distance par rapport à des situations réellement extrêmes ? Au final, l'impression - bénie par tout cinéphile un tant soi peu blasé - de voir quelque chose de nouveau, de frais, mais également de terriblement juste, et ce en dépit même du scénario très construit (manipulateur ?) et du caractère excessif (on préférera parler de tragédie, au sens grec antique du terme) de l'histoire qui nous est contée. "Incendies" est un film exigeant, parfois insoutenable quand il touche à la vérité de la guerre et de son cortège d'horreurs, sans doute imparfait du fait de sa volonté de séduire le grand public qui sera attiré par son aspect "thriller", mais voici en tout cas un petit OVNI dont il serait criminel de ne pas suivre la trajectoire. Vous voilà prévenus !
(Séance de rattrapage) : "Bienvenue chez les Ch'tis" de Danny Boon
J'ai longtemps refusé de voir "Bienvenue chez les Ch'tis" qui, du haut de son succès "populaire", ne m'a jamais semblé bien intéressant. Et puis, vu depuis l'Espagne, le rapprochement culturel Sud-Nord, "grand sujet" du film, m'a paru plus exotique, et donc plus séduisant. Hélas, la vision de l'oeuvre maitresse de Sieur Danny Boon n'a guère fait que conforter mes préjugés : un scénario bâclé qui ne traite même pas correctement son fameux sujet, des acteurs en roue libre (Boon lui-même étant particulièrement à côté de la plaque), des personnages sans aucune cohérence ni consistance, on est là devant une telle médiocrité qu'on a du mal à justifier le succès du film. Pourtant, pourtant, l'honnêteté me pousse à reconnaître que ce "non-film" fait preuve d'une imbécilité assez réjouissante, et que la soupe un peu écoeurante de bons sentiments que Boon et Merad nous ont concoctée est curieusement roborative. Bref, il y a de fait quelque chose d'un peu inexplicable dans le charme bancal de "Bienvenue Chez les Ch'tis" qui advient en dépit des faiblesses évidentes du film... Bon, au final j'ai passé un bon moment, mais de là à en faire un tel triomphe international...
"Les Femmes du 6ème étage" de Philippe Leguay : stéréotypes à tous les étages, et pourtant...
La rencontre de deux stéréotypes que tout oppose est une recette infaillible de comédie, romantique ou non, et "les Femmes du 6ème étage", film sans grande imagination, suit à la lettre son programme scénaristique tout tracé. Sauf que, pour qui a connu la France rance de De Gaulle, et qui aime la culture espagnole, comme c'est mon (double) cas, les stéréotypes ici exploités sont bien près de la vérité et ne tombent jamais dans la caricature facile pour nous tirer un rire trop gras, et c'est bien ! Si l'on ajoute l'habituelle finesse de Luchini, un choeur parfait d'actrices espagnoles, et surtout la révélation progressive que les personnages sont un peu plus que leur typage sociologique, ni tous blancs, ni tous noirs, on tient avec ce film une réussite honorable, l'un de ces films populaires et non populistes... et peut-être l'un de ces contes de tolérance dont la France de Sarko et de Marine Le Pen a bien besoin.
"The Adjustment Bureau" de George Nolfi : une nouvelle adaptation de Philip K. Dick !
Par principe - et fidélité à cet auteur qui a été l'un des 2 ou 3 essentiels à mon éducation littéraire quand j'avais 15 ans - je ne manque jamais une adaptation cinématographique de P.K. Dick, même s'il est avéré que le cinéma grand public a fondamentalement du mal avec ces fictions conceptuelles étranges, dénuées d'action comme de la moindre psychologie qui permettrait de s'identifier aux personnages. Une fois de plus, et ce malgré un Matt Damon à propos du talent duquel on ne sait plus vraiment quoi ajouter, Hollywood semble ne savoir pas quoi faire de cette idée géniale de "Adjustment Bureau", à mi-chemin entre interrogation métaphysique (Dieu un peu paumé entre tous ses plans et son armée d'anges bureaucrates) et empoignade philosophique entre destin et libre arbitre (soit quand même LE thème majeur de la SF intelligente)... Alors, contre toute attente, George Nolfi fait le choix curieux - et un peu lâche - de la comédie romantique, ce qui lui évite de "se prendre trop la tête" (voir la fin bâclée,... mais pas si bête que ça !), et limite quand même la portée du film... et ce d'autant que Emily Blunt n'est pas complètement crédible en couple avec Matt Damon. Reste que "The Adjustment Bureau" est l'un de ces films de divertissement globalement réussis, qui valent à mon avis mieux que beaucoup de films ambitieux et oscarisables (du scolaire "Discours du Roi" à l'abominable "Black Swan"...).
(Séance de rattrapage) : "Mother" de Bong Joon-Ho, brillantissime, encore une fois...
Après "Memories of Murder" et surtout "The Host", Bong Joon-Ho n'a déjà plus rien à prouver (le réalisateur le plus doué de la jeune vague coréenne, l'un des plus grands metteurs en scène en activité dans le monde…), et si son "Mother" déçoit - un tout petit peu -, c'est qu'il poursuit dans la brillante veine de ses deux premiers films, alors qu'on attendait peut-être un passage à la vitesse supérieure (mais quelle vitesse supérieure ?)… On retrouve donc ici cet incroyable mélange de genres qui est la "marque de Bong Joon-Ho" : thriller à suspense, film politique virulent, analyse bien sentie des sentiments maternels jusqu'à la psychose, et comédie burlesque et grinçante, le tout parfaitement combiné, agencé, minuté même au sein d'une mise en scène brillantissime (manipulatrice ?), qui frôle même le sublime dans quelques scènes sidérantes de beauté. On n'oubliera pas de si tôt les deux danses de la "mère terrible" qui ouvrent et closent le film avec une intelligence et une émotion exceptionnelles.

