28 novembre 2011
"La Forêt des Manes" de Jean-Christophe Grangé : n'importe quoi, mais ça marche encore (un peu...)
Inutile de le nier, passés les deux premiers romans ("le Vol des Cigognes" et "les Rivières Pourpres", saisissants), la production stakhanoviste de Grangé a irrémédiablement décliné. Certains présentent cette "Forêt des Mânes" comme le nadir absolu de cette trajectoire, à cause de l'aspect délirant de l'intrigue accumulant les invraisemblances, du personnage principal absurde, et du style baroque de Grangé. Tout cela est vrai, mais les excès de sang et de violence (on sait maintenant que le groupe favori de Grangé, euh non, de son héroïne est Nine Inch Nails, et on comprend mieux !) m'ont cette fois paru un peu moins déplaisants qu'à l'habitude, et j'avoue avoir savouré la dernière partie en forme de road movie halluciné en Amérique Centrale et en Argentine : entre les 100 premières pages, comme toujours chez Grangé, prenantes, et ce final digne du "Aguirre" de Herzog, j'ai trouvé dans ¨la Forêt des Mânes" de quoi nourrir mon imagination. Et puis, finalement, quand on ouvre un bouquin de Grangé, on sait bien à quoi s'attendre : pas de quoi crier au scandale, donc !
26 novembre 2011
"La Délicatesse" de David Foenkinos : totalement anodin !
"La délicatesse", bardé de ses prix littéraires et de sa version ciné avec Audrey Tautou, fait partie de ces bouquins anodins qui se lisent sans peine (style agréable, humour léger, (très) relative inventivité formelle avec ces "chapitres" informatifs un peu décalés, et ces détours par des personnages secondaires), et qui s'oublient aussi vite qu'on les a lus. Un thème universellement banal (la perte de l'amour et son retour) qui ne saurait donc déplaire à quiconque, un souci permanent de la part de l'auteur (?) d'éviter quoi que ce soit qui puisse fâcher le lecteur, ou, pire encore, s'avérer (même légèrement) malaisant... Quand on voit que le point culminant de "l'affaire", c'est quand nos "héros" deviennent sujets de conversation à la machine à café dans l'entreprise où ils travaillent, on est en droit de se demander où va s'arrêter l'imagination délirante de Foenkinos !!! Bref, à ce point là, ce n'est plus de la littérature du tout, c'est plutôt du domaine des calmants légers, voire des purs et simples anesthésiants sans effets secondaires. Le genre de "machins" qu'il vaut mieux lire en débranchant toute velléité critique, le genre de "trucs" qui, quand on aime quand même un peu la méchanceté, peuvent conduire à des gestes regrettables, comme jeter cette "délicatesse" par la fenêtre en hurlant de rage.
17 novembre 2011
"Incidences" de Philippe Djian : pas à la hauteur du talent de Djian...
"Incidences" est le premier Djian qui me déçoit légèrement, après une longue suite de romans franchement réussis : c'est qu'en mettant ses obsessions (la littérature comme Art au sein d'un monde dont les valeurs ne correspondent plus...) et son verbe (léger, harmonieux, souvent enchanteur) au service d'un "serial killer" version française, il ne rend service ni au thriller ni à la "littérature", justement. On appréciera certainement son habituel art des ellipses qui créent ici des trous mystérieux au sein d'une fiction assez conventionnelle (un enfant martyrisé devient un tueur), mais il faut bien reconnaître que Djian échoue péniblement lorsqu'il essaye de donner une "voix" aux tourments de son anti-héros, qui ne nous touche jamais, et nous irrite plutôt. Finalement, le "genre" polar n'est pas (n'est plus ?) fait pour Djian, que l'on encourage à continuer à viser plus haut, en tout cas à la hauteur de son (grand) talent.
17 octobre 2011
"L'épouvantail" de Michael Connelly : retour en forme ?
"L'épouvantail" débute de manière absolument passionnante, annonçant un superbe retour en forme de notre cher Connelly - après une série de livres qui le montraient en claire voie de rétablissement : en s'intéressant à la prise de pouvoir sur la réalité de l'informatique, en introduisant d'inquiétants personnages de hackers, Connelly renouvelle habilement son univers habituel de serial killers, de journalistes cyniques et de flics obstinés. Et puis, à mi course, le voilà qui se perd dans une étrange fascination envers sa (riche) documentation technique, et se met à négliger de nourrir les derniers chapitres des rebondissements nécessaires à notre plaisir d'addicts aux thrillers. "L'épouvantail" se clôt curieusement de manière prévisible, et nous laisse l'impression frustrante d'être passés près d'un grand polar.
21 septembre 2011
"Monstres Invisibles", mon premier contact avec Chuck Palahniuk
"Monstres invisibles", j'ai honte de l'avouer, a été mon premier contact avec Chuck Palahniuk (bien sûr, comme tout le monde j'ai vu l'adaptation de "Fight Club" par Fincher, mais elle n'autorise pas de commentaire pertinent sur l'auteur du roman). J'ai d'abord eu du mal, beaucoup de mal avec le style baroque et pervers de Palahniuk, qui m'a immédiatement évoqué mon cher Brett Easton Ellis, en moins ample, en moins visionnaire, en moins puissant : trop petit malin, trop frimeur, même si comme chez Ellis, il s'agit d'un style sursaturé qui provoque un indiscutable impact physique (le dégoût ?). Et puis, peu à peu, au fil de "coups de théâtre", de "révélations" habilement distribués aux tréfonds de paragraphes anodins, se construit une histoire cohérente, terriblement douloureuse, qui structure le délire verbal, et qui conduit à une conclusion implacable, mais touchante. Au final, même si Palaniuk échoue - dans ce livre - à atteindre la profondeur existentialiste des grands livres de Ellis, on ne peut nier que la lecture de "Monstres invisibles", pour éprouvante, voire désagréable qu'elle soit, est une vraie expérience littéraire, et que Palahniuk pourrait bien mériter tout le bien qu'on dit de lui... A suivre...
03 juillet 2011
"The Lost Symbol" de Dan Brown : bis repetita...
Au moment d'écrire quelques mots sur le dernier "best seller" en date de l'ineffable Dan Brown, on se sent forcément envahi par une sorte de découragement... Comment ne pas répéter mot à mot ce qu'on a pu écrire pour "Da Vinci Code" par exemple : thriller impeccable, écrit avec une efficacité mécanique telle que l'on doute que Dan Brown soit un véritable être humain, dans un style passe-partout qui est celui de la littérature mondialisée, et qui exclut systématiquement toute émotion qui n'ait pas été programmée en bonne et dûe forme... De ce côté-là, rien à dire, on en a pour son argent. Pour ce qui est des labyrinthes codés et des énigmes cryptiques, "The Lost Symbol" se laisse un peu aller, et reste nettement en deçà des deux précédentes aventures du Professeur Langdon, mais cela n'est pas bien grave... Là où le bât blesse sérieusement, et ce n'est pas nouveau, c'est dans la construction - très efficace il est vrai - de fausses vérités présentées comme dûment certifiées, qui permettent à Brown de vendre sa vision du monde, occidentalo-centriste (Washington comme centre de la pensée humaine, c'est quand même fort de café, non ?), terriblement new age et littéralement fascisante (heureusement qu'il y a les élites, ici les Francs-Maçons, pour nous protéger de notre propre bêtise !). Tout cela, sous le couvert d'un rationalisme rassurant, a des allures de piège intellectuel franchement dégueulasse. Et là, on n'adhère plus, mais alors plus du tout à ce genre de bouquins, désolé !
23 mai 2011
"Vendetta" de R.J. Ellory : du mieux...
Après un "Seul le Silence" qui ne m'avait pas totalement satisfait, Ellory (ce nom ! Je crois que je ne m'y habituerai jamais !) frappe beaucoup plus fort avec ce "Vendetta", chronique envoûtante d'un demi-siècle de mafia américaine, qui croise d'ailleurs longuement le chemin de son presque homonyme lorsqu'il faut parler de la Baie des Cochons, de JFK, Marylin et Jimmy Hoffa. Et le récit très bien documenté - Ellory reprend à bien des égards des théories et des analyses qu'Ellroy a développé avant lui - de la vie d'un porte-flingue particulièrement efficace constitue la meilleure part du livre, malheureusement légèrement déséquilibré par la (relative) faiblesse de la partie contemporaine - les affres familiaux d'un enquêteur alcoolique, ce n'est pas aussi passionnant, loin de là ! -, et surtout, comme dans "Seul le Silence" d'ailleurs, par le systématisme pesant des allez-retours passé-présent, et l'artificialité de la narration en flashbacks : un grand écrivain, un vrai, aurait indiscutablement donné au tueur une vraie "voix" qui manque cruellement ici. On regrettera aussi la faiblesse de l'inévitable "coup de théâtre" final qui ne sert pas à grand-chose, si ce n'est sacrifier aux canons du polar de gare... Bref, si lire "Vendetta" est un grand plaisir, il n'a pas suffit à me convaincre encore qu'Ellory soit aussi bon écrivain qu'on le prétend ci et là !
07 avril 2011
"La Course au Mouton Sauvage" de Haruki Murakami : encore une fois un ravissement...
Parangon du style Murakami, "la Course au Mouton Sauvage" n'est ni plus ni moins qu'un ravissement perpétuel : de la description d'une relation érotique avec une femme aux oreilles magiques à la rencontre avec un chauffeur qui téléphone à Dieu, de la recherche d'un mouton maléfique qui veut contrôler le monde à une conversation dans le noir avec un ami mort, l'imagination fantaisiste de Murakami triomphe à chaque page de ce livre-bijou. Mais, bien entendu, comme toujours, derrière la couche légère d'auto-dérision, perce le spectre d'angoisses existentielles d'autant plus troubles - et troublantes - qu'elles avancent masquées par la précision presque théorique de la description des actes comme des sentiments. Une fois de plus, me vient à l'esprit devant cette dilution progressive de tout sens, l'écho de la beauté éthérée des meilleures oeuvres d'Antonioni, qui aurait fait un excellent directeur si le cinéma s'intéressait un jour à Murakami, sublime poète de l'ennui et de l'impuissance.
16 mars 2011
"Sans laisser d'adresse" de Harlan Coben : on change de ton chez Myron Bolitar !
Sera-ce le dernier Coben que je lirai ? Pas impossible, tant on frôle la redite quand il s'agit de disparitions et de réapparitions familiales, de passé mensonger, etc. D'autant que, sans doute conscient du besoin de se renouveler, Coben nous invente une histoire sans queue ni tête, pleine de trous et d'invraisemblances ridicules, autour du terrorisme et de la réponse américaine : en soi, cela pourrait être louable, sauf que Coben, toujours aussi réactionnaire, en profite pour justifier en passant la torture et le kidnapping de présumés coupables sans procès préalable... Nauséabond, tout simplement ! A noter également que,à mon avis, le charme des Myron Bolitar, par rapport aux "purs Coben", c'était leur légèreté et leur humour un peu bas du front : ici, sujet exige, il y a un changement de ton pour le moins surprenant, puisque c'est la noirceur qui prévaut. Bref,si l'on ajoute que la seconde partie du livre, aux USA, est fastidieuse, et que la conclusion est bâclée, on trouvera peu de raisons de se réjouir ici...
14 mars 2011
"Lacrimosa" de Régis Jauffret : grande misère de la littérature française...
Je n'avais jamais lu Régis Jauffret, et, après le calvaire qu'a été la lecture de son "Lacrimosa", je ne crois pas que je le relirai de si tôt. Car si effectuer un travail de deuil est chose courante dans la littérature, et si une indéniable émotion se dégage de l'évocation "post mortem" de l'être (mal) aimé, le mécanisme pervers de la mise en accusation de la littérature qu'actionne Jauffret est d'abord déroutant (la première "fausse" mort, délirante), puis embarrassant d'artificialité (la voix de la morte qui est l'auto-critique de l'écrivain), avant de devenir véritablement pénible. Terminer "Lacrimosa" est incroyablement fastidieux, car une fois qu'on a compris le petit jeu de Jauffret, il ne reste plus qu'à l'accompagner au long de son chemin de mortification, qui s'avère un véritable chemin de croix pour le lecteur. Ce qui est fondamentalement horrible avec ce genre de littérature, tellement "française" ("germano-pratine" ?), ce n'est pas seulement la tendance exténuante à l'auto-analyse et aux mécanismes conceptuels gratuits (après tout, Easton Ellis et Houellebecq, les deux plus grands écrivains vivants à mon avis, labourent le même sillon), c'est le peu de foi que Jauffret a lui-même en la littérature. Et qu'il en soit conscient est une preuve de plus à sa charge. Pour moi, un tel bouquin, à la complaisance et au nombrilisme écoeurants, aussi brillamment écrit soit-il, ce n'est ni plus ni moins qu'un pur gachis de papier et de temps.

