14 juin 2009

"Dans les Bois" de Harlan Coben - La recette du succès

Dans_les_BoisC'est quand même assez fascinant de réaliser que tant d'années et de bouquins après "Ne le Dis à personne", on continue (presque) tous à dévorer la production de Coben dès sa sortie (en poche quand même, il ne faut rien exagérer, on ne mettrait pas plus de quelques euros dans ce genre de plaisanterie). Alors que ces polars sont littéralement écrits avec les pieds (à moins que ça soit la traduction, mais je n'y crois pas trop...), alors qu'ils sont visiblement le fruit pourri des techniques de creative writing assistée par ordinateur en plein essor aux US et du cerveau largement réactionnaire d'un Américain (très) moyen (il nous dévoile ses goûts musicaux cette fois, et croyez moi, ça ne vole pas haut, on est loin de Djian ou Pellecanos, pour citer deux auteurs auxquels je suis fidèle et qui parlent de rock), on les lit toujours en trois heures, plus ou moins incapables de décrocher. Et on a même envie de dire que "Dans les Bois", malgré une intrigue plus artificielle, moins crédible que d'habitude - même si elle ressemble forcément beaucoup aux précédentes - est l'un des bouquins les plus intéressants de son "auteur". Pourquoi ? Eh bien parce que Coben a trouvé le sujet le plus consensuel qui soit, LA FAMILLE (le mal que les parents font à leurs enfants, un mal aussi inexplicable qu'absolu, et la culpabilité et les traumas que la souffrance engendrée laisse derrière elle), et qu'il le mélange avec le leurre le plus universel, l'attrape-mouche imparable, LA NOSTALGIE. Quelque chose s'est produit, quelqu'un a disparu, et le présent est contaminé par le souvenir brûlant des jours ou des personnes perdus : bien sûr, comme dans tous les polars "modernes", tout était un leurre, rien n'était ce qu'il paraissait (bâillement !), mais, et c'est le plus important, tout était BIEN PIRE que ce qu'on pensait. Et ça, rien à dire, c'est vraiment fort : dans ce registre qui commence à sentir bon le désespoir, les dernières pages de "Dans les Bois", qui laminent sans pitié l'illusion d'un premier amour idyllique et aussi toute possibilité de recommencement, sont impeccables.

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05 juin 2009

"Millenium 1 - Les Hommes Qui N'Aimaient Pas les Femmes" de Stieg Larsson

Millenium_1Sacrifier à la mode et lire le livre dont tout le monde parle donne toujours la désagréable impression d'être un peu un mouton, jusqu'à ce qu'on se prenne finalement d'amour pour celui-ci. Alors, qu'est-ce que "Millenium" a de si différent du polar de gare "globalisé" façon Coben ou Dan Smith ? Certainement pas son intrigue, combinant habilement mais classiquement le whodunit familial en vase clos dont Agatha Christie a posé les bases voici des décennies, la fascination épouvantée mais vaguement malsaine pour les serial killers dont l'Amérique nous abreuve depuis Thomas Harris au moins, et le cyber-polar moderne, aux prises avec l'actualité. Tout cela est bien, mais il n'y aurait pas de quoi crier au génie si Stieg Larsson n'ajoutait pas un certains nombres d'épices à son plat, qui en changent profondément le goût : d'abord, le cadre géographique, une Suède forcément moins banale et rebattue que les métropoles américaines ou française ; ensuite, un parti pris politiquement clairement exprimé à gauche, presque militant lorsque l'on touche aux scandales bancaires et financiers de notre époque (il y a dans "Millenium" des passages très pertinents par rapport à ce que nous vivons en ce moment !), qui nous change de la couleur largement réactionnaire du polar anglo-saxon ; enfin, la création de deux personnages littéralement extra-ordinaires, Mikael et Lisbeth, auxquels on s'attache instantanément. Tout cela fait que Larsson, s'il ne transcende pas les limites du genre - comme un Elroy par exemple -, nous a pondu un livre vraiment obsédant, au succès populaire mérité.

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04 juin 2009

"A genoux" de Michael Connelly

A_GenouxIl y a forcément un instant où le vertige nous saisit, avant de parler d'un nième polar de Connelly - un auteur qu'on a vraiment aimé, il y a... longtemps, quand il nous faisait découvrir une facette encore inconnue du LAPD, et que la psyché torturée de ses personnages nourrissait ses romans de manière féconde (on se souvient forcément du "Poète" et de "Créance de Sang", ses deux meilleurs livres). Après un remarquable - et donc surprenant - "Echo park", Connelly semble revenu avec "A Genoux" à de la littérature complètement alimentaire, concentrant son court polar sur sa simple intrigue, vite exposée, vite résolue, ingénieuse mais sans plus. Si l'on trouve un certain intérêt à passer une poignée d'heures supplémentaires avec Harry Bosch, c'est seulement pour la rage étonnante qui semble avoir saisi Connelly vis à vis de Bush, de son administration liberticide, et de l'obsession maladive de la société américaine et de ses services pour le terrorisme. Ce n'est pas grand chose, et, même si l'ère Bush est terminée alors que "A genoux" sort en poche, cela jette sans doute un éclairage nouveau sur l'oeuvre de Connelly. Pourquoi pas une évolution politique ?

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10 mai 2009

"Dans le Café de la Jeunesse Perdue" de Patrick Modiano

Dans_le_Caf_Seconde tentative de ma part de lire Modiano, après "Un Pedigree", et, une nouvelle fois, des sentiments mitigés. C'est indiscutable qu'il y a dans "Dans le café de la jeunesse perdue" une grande élégance, aussi bien dans l'écriture - légère, vaporeuse même parfois - que dans la narration, qui fait se succéder plusieurs narrateurs autour des mêmes "évènements" avec une subtilité indiscutable : Modiano évite "l'effet Rashomon" devenu presque bateau, tout en ne donnant jamais non plus complètement les clés de ce qui se déroule devant nos yeux aveugles (aveuglés ?). Car le livre, mystérieux, n'est pas un thriller, et, pour paraphraser l'auteur, "il faut accepter la part de mystère" quand on aime, et c'est très bien ainsi. Modiano joue subtilement de légers décalages, d'un indéniable "flou" (artistique ?) pour empêcher que le lecteur ne saisisse tout-à-fait et ce qui se joue, et la manière dont cela même se joue. Et il y a un indiscutable plaisir à se laisser ainsi manœuvrer.

Pourtant, au final, malgré les excellentes dernières pages, une vague impression de vacuité perdure, comme si le bel exercice de style auquel Modiano s'est livré ne dissimulait qu'une terrible banalité du sujet et même des affects : car finalement, Modiano ne travaille guère que dans le registre de la nostalgie la plus "piétonne", celle des endroits qu'on a connu dans sa jeunesse et qu'on ne retrouve plus, celle des personnes qu'on a aimées et qui ont disparu. Le tout symbolisé dans la recherche d'un Paris de carte postale finalement assez poussiéreux. Rien donc que des lieux communs, simplement transcendés ici par le talent d'un écrivain. Ce n'est pas assez !

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20 avril 2009

"L'adversaire" d'Emmanuel Carrère

AdversaireIl y a - même ceux qui n'ont pas lu le livre le savent - à la source de "l'adversaire" d'Emmanuel Carrère, l'un des "faits divers" (terme erroné en l'occurrence) les plus terribles et vertigineux qui soient : l'affaire Jean-Claude Romand. Ayant été à l'époque et à ma manière sans doute autant frappé que Carrère - et que des milliers d'autres individus - par cette énigme à proprement parlé inconcevable, j'ai longtemps refusé de lire ce livre, et aussi de voir les deux films tirés de cette même affaire. Ayant admiré le travail subtil de Carrère dans "la classe de neige", je me suis enfin plongé dans "l'adversaire", et j'ai commencé ce livre incandescent les larmes aux yeux pour le finir la rage et la frustration au cœur. Il y a fort à parier que c'est ainsi que Carrère l'a écrit, d'ailleurs, car au final, une fois qu'on a fait le deuil cruel de tout ce qu'on peut aimer (enfants, femme, amis), et même de toute humanité - Romand ayant clairement renoncé à la moindre parcelle d'humanité, dévoré par le néant absolu de ses mensonges absurdes, on découvre qu'il n'y a forcément plus rien à comprendre, plus rien à pardonner ni à condamner. Les dernières pages ne servent alors qu'à reconstruire une nouvelle illusion sur le champ de ruines qu'est la réalité : celle de Dieu, de la foi, du pardon, de l'amour. On sent que Carrère n'y croit pas plus que nous, qu'il en est même vaguement dégoûté, mais qu'il n'a plus la force de balayer tout cela de mots forcément partisans. C'est dommage - à défaut de comprendre, on aurait bien aimé de la révolte, pour purger toute cette horreur ! - mais d'une logique imparable. Le dernier mot se doit de revenir aux menteurs.

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16 avril 2009

"Dead Girls" de Nancy Lee

Dead_GirlsDe temps en temps, un livre vous marque plus que d'autres, vous brûle avec une intensité différente, vous permet de toucher du doigt aussi ce que peut faire la littérature lorsque la force d'un sujet se conjugue à la pertinence d'un style. Lire "Dead Girls", le premier livre d'une jeune canadienne débutante, Nancy Lee, permet ainsi de se souvenir combien écrire - et lire - peut être essentiel dans la connaissance de l'autre, et de soi-même, ce qui n'est pas rien. Chacun des récits qui le compose est un portrait de femme (enfant, jeune fille, femme mûre) et un précis éprouvant de dévastation : chacun apporte au lecteur sidéré son fardeau douloureux d'humanité, une humanité comme électrocutée par le désespoir de sa condition. Chacune des nouvelles est plus accablante, dans son déni obstiné qu'il subsiste le moindre espoir de s'en sortir : chacune vous tirera potentiellement des larmes de sang, sans avoir le moins du monde recours aux habituels artifices d'une littérature sentimentale. Lire "Dead girls", livre gorgé de mort silencieuse et d'horreur tranquille, c'est pourtant faire l'expérience de la vie. Et si Nancy Lee s'avérait dans les années qui viennent un écrivain majeur ?

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03 avril 2009

"Insoupçonnable" de Tanguy Viel

Insoup_onnableOn lira les courtes 138 pages de "Insoupçonnable" avec autant de curiosité que d'exaspération, ce qui, en soit, est au moins la garantie d'une lecture "utile" : car ils sont finalement peu nombreux les écrivains qui se risquent à soumettre un genre codifié (ici, le polar) à l'épreuve de l'expérimentation (ici, l'écriture), sans en briser les règles pour autant. Car Tanguy Viel, pour soigner son style - phrases interminables véhiculant images et sensations plutôt que simples informations -, n'a pas négligé son "énigme policière" (certes simple, mais loin d'être anodine), ni sa construction dramatique (suspenses et coup de théâtre final, comme dans tout thriller qui se respecte). Alors, l'exaspération ? Peut-être naît-elle seulement de ce dilemme que nous vivons, nous lecteurs, entre "vraie littérature" et "polar de divertissement", qui se transforme même par instants un tiraillement douloureux. Ou peut-être du fait que Viel n'arrive pas au final à transcender son exercice de style pour nous livrer une vérité humaine plus profonde. Car "Insoupçonnable" n'est bien qu'un jeu, malin mais gratuit.

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19 mars 2009

"Morsure" de Dan Nisand

MorsureJ'ai longtemps retardé le moment de la lecture des 90 courtes pages du premier roman de mon ami (oserais-je l'appeler ainsi ?) Dan. Parce que, naturellement, appréciant sa prose dans les fulgurants emails dont il nous abreuve chaque vendredi, je redoutais ce passage à la "grande forme", avec le risque d'une sorte d'institutionnalisation de la belle rage qui l'anime. Parce que, aussi, je ne voyais pas comment être objectif, ce qui est la moindre des choses, face au roman écrit par quelqu'un que je connais donc personnellement. J'ai finalement franchi le pas, dévoré (ha! ha!) "Morsure", que j'ai trouvé passionnant, et vais maintenant tenter de rester objectif :

- ce qui ne va pas : oui, Dan, je crois bien que tu t'es laissé impressionner par le fait que tu écrivais un roman, tu as poli, soigné ton style, en t'inspirant, je trouve, d'une belle littérature classique mais tourmentée que j'aime autant que toi (Kafka, Poe me viennent immédiatement à l'esprit, et ça me paraît un compliment, non ?). Tu as abandonné ce qui est peut-être ton plus précieux talent, cette furie dont je parlais plus haut. La prochaine fois, lâche la bride, laisse couler tes mots, simplifie ton expression, soit toi-même. Ensuite, par rapport à la belle idée de ton sujet, "Morsure" est définitivement trop court - ou trop long, ça aurait pu être une nouvelle, meilleure peut-être ? -, et on sent que la richesse de cette obsession originale que tu as imaginée (car j'espère que ce n'est pas trop autobiographique, quand même !) n'est que pauvrement traduite, faute de personnages et de situations qu'on aurait aimé plus foisonnantes. Bref, on sort de là un peu frustrés...

- ce qui me va bien : le juste équilibre entre une approche théorie (ta théorie jubilatoire sur la sauvagerie, bravo !) et une capacité à créer de la fiction. D'ailleurs, je trouve que le meilleur, c'est la fin, puisque, abandonnant l'introspection, tu passes au gore, au shocker, au film d'horreur des série B (c'est encore un compliment dans ma bouche), et ça, je trouve que c'est fort, c'est bien vu. Bref, ça dépote, ça fait mal, et on aime ça.

Au final, je n'ai pas honte d'avoir lu le livre d'un ami, ce qui aurait été horrible, je suis fier de connaître Dan Nisand, qui a réalisé quand même le rêve de beaucoup d'entre nous, avoir l'une de ses oeuvres (bouquin, disque, peinture, photo, poème, oeuvre d'art moderne, peu importe) reconnue et publiée.

Bon, dans deux semaines, je vais aller voir jouer le groupe d'un autre ami, et j'ai encore le trouillomètre à zéro !

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17 mars 2009

"La Classe de Neige" d'Emmanuel Carrère

Classe_de_NeigeÇa fait un moment que je tourne autour d'Emmanuel Carrère, à force de lire des commentaires élogieux sur ses livres, de les voir adaptés (plus ou moins bien) au cinéma. Et puis la sortie fortement célébrée de son dernier "roman" m'a décidé à me lancer, malgré ma réticence envers les romanciers français contemporains que je trouve personnellement bien moins intéressants que leurs confrères américains. Voilà, je dois dire que cette "Classe de Neige" m'a littéralement scotché. D'abord parce que la première moitié de ces courtes 150 pages nous font revivre de manière hallucinante ces tourments d'insécurité enfantine que la plupart d'entre nous ont vécus (de manière quand même moins violente que le petit Nicolas du livre, du moins je l'espère pour vous) : la capacité qu'à Carrère de faire ressurgir des coins les plus sombres de notre mémoire des sensations enfantines enfouies parce que vaguement honteuses est tout simplement tétanisante. Et est la marque d'un grand écrivain, quel que soit son style (et le style de Carrère n'est pas mauvais, loin de là, juste un peu "standard"). La seconde partie du livre, où se noue l'intrigue de manière particulièrement subtile et pourtant horrifique, revient à une fiction plus classique finalement, avec un "twist" digne d'un polar, ce qui permet de conclure brillamment "la Classe de Neige" face à un noir abime qui est celui du monde adulte, sans pitié ni pardon. Reste quand même qu'on peut préférer le travail subtil d'introspection (sans doute largement autobiographique) qui fait la singularité éclatante de ce livre.

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13 mars 2009

"Le Serment des Limbes" de Jean-Christophe Grangé

serment_des_limbesLire un bouquin de Grangé, avec ses montées en puissance hystériques et ses descentes en vrille dans les enfers vaguement grotesques de la psyché humaine, c'est un peu comme écouter un groupe de death metal un peu inspiré. Ça impressionne et ça fatigue aussi. Et dès le cinquième morceau, on a compris comment tout cela est construit, l'excitation de la première surprise peut faire place, soit à l'ennui vaguement écoeuré (tout cela est vraiment de mauvais goût, décidément !), soit au plaisir un tantinet masochiste de l'attraction foraine déjantée. "Le Serment des Limbes" partage donc avec le hard le plus basique sa fascination pour le diable, et avec Ric Hochet (je rigole, mais pas tant que ça, on nage ici dans la BD au sens le plus régressif du terme) le projet finalement assez foireux de jouer à fond le plan du surnaturel pour nous révéler à la fin que tout cela n'était qu'illusion (ah bon ? Nooooon !). On a cette fois une bonne longueur d'avance sur le héros un peu lourd de Grangé, et on comprend les tenants et aboutissants de tout cela une cinquantaine de page avant lui, ce qui est bon pour notre ego, mais pas pour le fonctionnement d'un bon polar. Bon, reconnaissons que Grangé a un style plus ambitieux que ses équivalents anglo-saxons, comme s'il restait en lui un vague désir de faire de la littérature plutôt que simplement gagner beaucoup d'argent... Et aussi qu'il y a au moins dans ses polars une ouverture au monde (ici le Rwanda) qui nous change des éternels traumas familiaux chers au polar de gare anglo-saxon (même si...).

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