"la Cité des Jarres" de Arnaldur Indridason, best seller improbable
L'Islande, loin de Björk et des ses fantaisies colorées, est donc un pays morne et sinistre, peuplé de bâtards porteurs de maladies génétiques se livrant à de sinistres occupations au dessus d'un vaste marécage puant qui envahit peu à peu le sous-sol de leurs appartements. Ne reste guère que la drogue, le viol et le suicide, à la fin, pour s'amuser ou se soulager de toute cette merde. "La Cité des Jarres" est lent, morne et sinistre comme l'Islande telle que Indridason la voit, et, si ce n'était la manière fort improbable dont un semblant d'intrigue mal structuré se construit à partir de la fascinante entreprise de cartographie du génôme islandais (un sujet "techno" qui aurait sans doute mieux convenu à Dan Brown - lol !), n'aurait pas grand chose d'un "policier" (et n'a en tout cas rien d'un "thriller", les seuls frissons ressentis ici venant de la désagréable impression d'avoir de la pluie glacée ruisselant dans notre dos)... Pourtant, à la fin, alors que le lecteur ne peut être qu'accablé par l'évidence forcée de la conclusion de "l'énigme", une vraie émotion balaye les pages de la "Cité des Jarres" : celle provoquée par le spectacle de l'impuissance fondamentale de l'être humain, et des désastres familiaux et relationnels qui en résultent inévitablement. Ce n'est pas rien.
"Sous les Vents de Neptune" de Fred Vargas (qui m'irrite !)
Fred Vargas m'irrite, je l'avoue : entre sa pose poétique qui se traduit par une
saturation permanente de ses romans par des images, des symboles, et sa tendance
à ne s'attacher qu'à des personnages improbables, voire sur-réels, quel espace
reste-t-il pour quelque chose de la vie survive dans ses romans ? Or, il m'a
toujours semblé que la force du thriller était de se confronter à la réalité
psychologique, sociale ou politique de ses personnages ou du microcosme social
auquel ils appartiennent... tout en stimulant l'imagination et les capacités
intellectuelles du lecteur. Rien de tout cela n'est possible chez Vargas,
puisque son ambition est de sur-saturer sa fiction de sens et de conscience de
soi ! Loin de toute réalité, psychologique, sociale, politique, "Sous les vents
de Neptune" joue uniquement sur le plan symbolique : c'est amusant un temps,
mais lourd, voire ridicule à la longue. Le roman se termine pour moi dans une
débâcle totale, qui en fait le plus mauvais roman de Fred Vargas, entre manque
de crédibilité totale des moindres rebondissements et un recours effrayant à un
happy end infondé qui détruit dans les dernières pages le sujet le plus intéressant du roman, la culpabilité du commissaire Adamsberg. Ce qu'on
retiendra de ce naufrage, c'est justement le seul élément "documentaire" (en
apparence du moins, car je ne suis pas expert en la matière !) du roman : la
découverte de cette langue enchantée et enchanteresse qu'est le québecquois.
Connelly de nouveau au top avec "Echo Park"
En lisant ce magnifique "Echo park", je me suis
rendu compte que depuis plusieurs années - au moins 5, sinon plus - je m'étais
habitué à des livres nettement inférieurs aux "Poète" et
"Créance de Sang" qui avaient établi Connelly comme un auteur majeur
du polar moderne. Et le voilà maraudant sur les terres d'un Ellroy (serial
killer + Hollywoodland + magouilles politiques), avec un récit à double fond
des plus séduisants, combinant réalisme (toujours l'une des grandes forces de
ses livres, cette proximité avec le métier du flic, nichée dans les détails et
leur justesse) et astuces classiques du thriller, sans pour autant jamais jouer
au petit malin avec son lecteur. "Echo Park" se dévore avec un
appêtit croissant, et m'a convaincu que le personnage de Harry Bosch mérite
bien d'entrer au panthéon du roman noir aux côtés d'un Sam Spade ou d'un Robert
Marlowe.
Pourquoi lit-on les polars de Harlan Coben ? ("Du Sang sur le Green")
Oui, pourquoi lit-on ce genre de livres (romans de gare, selon la dénomination habituelle... péjorative, mais bien objective, car voici un livre forcément acheté dans un Relay de la Gare du Nord et littéralement "dévoré" en deux allez-retours en TGV...) ? Parce que lire des polars bien construits est finalement une sorte de sudoku en plus plaisant (les frissons en plus de la gymnastique intellectuelle...) ? Parce que le crime est définitivement l'activité humaine la plus fascinante ? Parce que, tout simplement, on trouve entre ces pages un type d'évasion que la "vraie" littérature ne procure pas, sans les risques afférents à la lecture de mots, de phrases qui peuvent littéralement changer votre vie, ou tout au moins la perception que vous en avez ? Tout cela sans doute, et aussi beaucoup de fainéantise. Quand je repose un Harlan Coben, c'est toujours avec un peu de honte d'avoir ainsi gaspillé mon temps, mon énergie, alors que, dans le genre même, j'aurais pu lire un Ellroy, ou même un Connelly. Pourtant, "Du sang sur le Green" est la meilleure des aventures de Myron Bolitar (quel nom !), parce que Coben arrive enfin, après de nombreuses tentatives assez ridicules, à trouver cet humour caustique qu'il cherchait vainement depuis le début, et que l'intrigue, finalement pas très convaincante, passe largement au second plan derrière la truculence de certains personnages, et la vivacité de certaines caricatures, pertinentes, du mode de vie américain (de notre mode de vie...). En écrivant ceci, je me rends compte que j'ai lu ce livre comme s'il s'agissait d'un... "vrai" livre, finalement. Il y aurait donc de l'espoir dans la nuit noire des romans de gare...?
"La Défense Lincoln" de Michael Connelly
Je suis Michael Connelly depuis les tous débuts de sa célébrité, et les géniales premières aventures de Harry Bosch, et il faut bien avouer que, avec le temps, quelque chose s'est dilué, s'est défait, et qu'on achète aujourd'hui le nouveau Connelly chaque année comme dans un réflexe automatique, quasi pavlovien, Alors qu'il fut une époque où je me fendais d'une somme non négligeable pour lire le livre dès sa sortie, je suis désormais tout à fait satisfait d'en attendre la sortie en "poche". Bref, face à l'érosion du temps, on sent que Connelly tente quelque chose avec sa "Défense Lincoln", qui traduit une véritable curiosité pour un monde parallèle au sien (celui des policiers et des journalistes de L.A.), un monde côtoyé au quotidien mais finalement haï : celui des avocats de la défense, ces "salopards" qui défont le travail de la police en faisant relâcher des criminels. Et on sent très bien dans la première moitié du livre combien Connelly s'est passionné pour ce fonctionnement à la fois malade (on ne travaille pas sur la culpabilité ou l'innocence de l'accusé, mais sur les vices de forme ou sur la crédibilité du dossier) et nécessaire de la justice démocratique. C'est la partie de "la Défense Lincoln" que j'ai trouvée la plus fascinante, qui voit Connelly oublier les règles les plus élémentaires du thriller (l'intrigue, le suspense) : puis, peu à peu, celles-ci reprennent évidemment le dessus, d'abord excitantes (c'est quand même ce que l'on achète, non ?), puis finalement gentiment routinières, et donc décevantes.
"Hard Revolution" de George Pelecanos : pas révolutionaire, mais dur et beau !
Je considère George Pelecanos comme l'un des nouveaux classiques du polar, et voici plusieurs années que ces portraits de plus en plus violents d'une Amérique déchirée par ses différences raciales et culturelles (les immigrés Grecs et la communauté noire constituant tour à tour les deux principaux sujets de ses romans) m'émeuvent et me font vibrer. Avec son dernier roman, Pelecanos franchit encore une étape vers ce qui constitue le coeur de son oeuvre, et s'éloigne du pur policier - ici aucune énigme, et guère de suspense, tant la violence et la mort sont d'inévitables conséquences d'un déterminisme social haïssable (on est donc proche de la tragédie.. Grecque !) - pour être dans la chronique d'un moment essentiel de l'histoire moderne des USA (l'assassinat de Martin Luther King et les émeutes qui s'ensuivirent) et dans l'autobiographie masquée. En fin de compte, si Pelecanos bouleverse autant, même dans ce livre sans doute un tantinet inférieur à des chefs d'oeuvre comme Soul Circus ou Funky Guns, c'est qu'il nous chante avec des mots simples et justes (ceux de la soul et du rock qu'il aime tant) le beau destin ordinaire d'hommes et de femmes qui tentent (et échouent la plupart du temps) à vivre selon leurs principes au sein d'un monde de plus en plus chaotique, voire incompréhensible. On se reconnaîtra donc d'autant mieux dans ses portraits sans concession mais pleins de simple humanité de flics fatigués, de criminels défoncés ou de simples quidams fatigués s'abîmant dans l'alcool ou le sexe. Ce n'est déjà pas rien !

