2010_11_Edwyn_Collins_Sala_Rock_Kitchen_017Pendant que les roadies, dont un petit jeunot ressemblant comme deux gouttes d’eau à Edwyn Collins, préparent le matériel, Inés et moi nous installons confortablement au premier rang, sur la gauche de la scène : impeccable, nous sommes prêts pour un set que j’attends comme le messie (je l’ai dit, j’ai toujours eu une sorte d’étrange affection pour Edwyn Collins et sa musique, et je suis angoissé de voir comment l’a laissé la double hémorragie cérébrale qui l’a terrassé voici cinq ans..), mais dont je suis encore loin d’imaginer le choc émotionnel. 22 h 30 précises, cinq musiciens s’installent sur scène, constituant le groupe le plus hétéroclite qu’il m’ait été donné de voir : deux petits jeunes (basse, guitare) en face de nous, sur la gauche, et trois « anciens » au fond et sur la droite : un batteur dont le visage me « dit quelque chose » (il s’agira bien de Paul Cook, l’illustre batteur des Sex Pistols !), un guitariste au look impayable de vieux hippie bedonnant, et un organiste (officiant occasionnellement aux cuivres) au plus pur style rockab’… J’ai bien deviné qu’Edwyn chanterait assis, vu l’ampli posé au milieu de la scène derrière un micro et préparé comme un siège, à côté d’un chevalet portant visiblement les textes des chansons, mais je dois dire que je ne m’étais pas préparé au spectacle de son entrée : un homme détruit, largement paralysé du côté droit du corps, qui arrive difficilement à faire seul, appuyé sur une canne, les quelques pas qui le séparent de sa place au centre de la scène. Le visage bouffi et figé par l’hémiplégie, le corps alourdi… quelle vision cruelle quand on gardait en son cœur l’image d’un jeune homme souriant, brillantissime compositeur et guitariste virtuose, à la voix magique, entre Iggy Pop et un crooner jazzy ! Alors qu’autour de nous, je perçois la stupeur un peu horrifiée de maints spectateurs, je ne peux m’empêcher de gémir et de fermer les yeux. Quand je les rouvre, je vois Inés qui pleure à chaudes larmes, tant est douloureuse la vision des efforts qu’Edwyn doit faire pour simplement s’asseoir, agripper son micro, tourner les pages de son classeur où 2010_11_Edwyn_Collins_Sala_Rock_Kitchen_031figurent les paroles des chansons qu’il a lui-même écrites, et qu’il a oubliées. Son bras droit est complètement paralysé, et Edwyn semble devoir constamment lutter contre lui, et mon cœur se brise quand je réalise que cet homme, dont la musique a enchanté une génération et dont l’influence a été si forte sur le rock écossais en particulier – pas de Franz Ferdinand sans Edwyn Collins, c’est sûr et certain - ne pourra certainement jamais plus jouer d’un instrument. Mais au milieu de ce chaos émotionnel, le set a commencé : c’est Losing Sleep qui ouvre la soirée, comme sur l’album, le groupe joue à fond la caisse, c’est très bourrin, une sorte de post-pub rock/punk absolument parfait, avouons-le. Edwyn ne chante pas, il braille, et sa superbe voix d’antan n’est plus là que par moments, il me semble qu’il a du mal à contrôler ses cordes vocales, et qu’il pousse trop souvent sa voix trop loin. Mais curieusement, comme sur l’album d’ailleurs, ce que Collins a perdu en « style, classe, etc. », il l’a gagné au centuple en émotion brute : alors qu’autrefois, on avait un entertainer sophistiqué, pince-sans-rire, léger, on a maintenant un artiste puissant, déterminé malgré son terrible handicap à transmettre des idées simples (« c’est beau la vie », par exemple, et là, dans son cas, croyez-moi, ça ne sonne pas comme une niaiserie…) sur des rythmes binaires excitants et dansants ! Et c’est une véritable claque que nous prenons tous, d’autant plus forte qu’elle est totalement inattendue… Inés a du mal à sécher ses larmes, mais elle se met à danser, comme tout le monde autour de moi. Quand arrive un Make Me Feel Again parfaitement jouissif, je vois que tout le monde a la banane autour de moi : je ne dirais pas que la compassion que nous ressentons tous pour Edwyn ait été oubliée, mais elle passe au second plan, derrière le plaisir d’un rock’n’roll furieux et de refrains que tout le monde reprend gaillardement en chœur. What Is My Role ? est la bombe 2010_11_Edwyn_Collins_Sala_Rock_Kitchen_052dont nous avions tous besoin, le meilleur morceau des Cribs sans les Cribs, qui ne figurera sans doute jamais sur un album des Cribs, mais qui est l’une des perles de « Losing Sleep » : plus de cinq minutes de stomp furieux, avec tout le monde qui beugle « Sometimes I’m High, Sometimes I’m Low, Sometimes I just wonder What is My Role… ». Un moment parfait, si vous voulez mon opinion. Mais pas aussi parfait que la version tétanisante de It Dawns On Me qui suit ! Ouaouh ! Je me dis que mine de rien, derrière tous les chefs d’œuvre officiels célébrés par les critiques illuminés, 2010 risque bien de rester, pour ceux qui ont un cœur en état de marche, l’année de « Losing Sleep » !

Bon, je ne vais pas, malgré mon envie pressante de le faire, parler de chaque morceau d’une set list que je qualifierais sans crainte de parfaite : les plus beaux bijoux de « Losing Sleep », entrecoupés des plus grandes chansons d’Orange Juice et des plus jolis succès de la carrière solo d’Edwyn Collins. Je reconnaîtrais seulement que le groupe, qui ne fait pas dans la dentelle, sera largement incompétent quand il s’agit de retrouver la magie vaporeuse et swinguante d’Orange Juice (What Presence ou Rip It Up seront très décevantes), mais s’avérera par contre parfaitement à son aise pour recréer les duos de « Losing Sleep » : le final de Do It Again sera plus Franz Ferdinandesque que Franz Ferdinand, le fiston Collins (eh oui, c’était bien lui) crédible - sur le magique In Your Eyes - en remplaçant de Jonathan Pierce des Drums, et nous fera tous bien rire avec son jeu de scène (avant de nous mettre la larme à l’œil à nouveau quand il viendra embrasser son papa)… Et on arrive comme ça à ce qu’une heure se soit passée comme dans un rêve, et que le set culmine avec Don’t Shilly Shally, impérial, avant une version un peu déroutante de A Girl Like You, qui verra Edwyn faire l’effort visiblement surhumain de se lever pour chanter debout. Debout. Et ce n’est pas un faible mot, en 2010_11_Edwyn_Collins_Sala_Rock_Kitchen_039l’occurrence. Un rappel inattendu – pas sur la set list que je récupère – récompensera la ferveur du public madrilène exalté : une chanson que je ne connais pas (Blue Boy ?) mais qui constituera une conclusion appropriée, impeccable, à ce concert bouleversant de sincérité et de simplicité rock’n’roll… Je n’ai pas parlé de la manière dont Edwyn paraît toujours « ralenti » par la maladie, de ses mots hésitants, de ses plaisanteries enfantines, de la manière dont il oublie le nom de l’un de ses musiciens, de son incapacité à se souvenir comment sortir de scène. Je préfère ne pas me souvenir de ça, et garder en mémoire la gentillesse de son regard presque surpris alors qu’il fixe, droit dans les yeux, un par un, chacun des spectateurs du premier rang : Inés me dit : « quand il m’a regardé en souriant, j’ai senti combien c’était un homme bon ! ». Bon ? Je ne sais pas. Mais un homme, un vrai, c’est sûr.

Merci, Edwyn, pour cette leçon. De rock’n’roll. D’espoir.

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