2007_11_Rachid_Taha_Olympia_003Seconde grève massive des transports à Paris ce mercredi, et c'est la panique générale dans les rues. Résultat : en arrivant vers 18 h 30, nous sommes les premiers, les portes s'ouvrent devant nous, et nous voici SEULS au premier rang !!! Vision presque dérangeante d'une Olympia vide... : une autre personne dans la fosse, une personne au balcon !

15 minutes de première partie aussi fade que surréaliste, un groupe de soft jazz (l'école Michael Franks / Al Jarreau - rrraaaahhh !) en provenance directe d'Alger (du nom de Djesma ?), qui après 4 chansons soporifiques au possible, nous explique que leur but était de jouer à l'Olympia, de se faire photographier avec le public (ce qui fut fait), afin de pouvoir en parler "au pays". Du coup, d'irritants, les 5 gugusses en deviennent touchants, et on a presque envie de les rendre heureux en applaudissant. Le photographe devant nous a un commentaire assez pertinent que je rapporterai donc ici sans le trahir : "le chanteur a une belle voix, mais a autant de charisme qu'une théière !". Dont acte.

2007_11_Rachid_Taha_Olympia_014La question qui m'a paru centrale au cours des presque deux heures de concert de Rachid Taha qui suivirent, face à une Olympia seulement à moitié remplie ("Je sais que sans la grève, nous aurions fait le plein ce soir, mais je n'en veux pas aux grévistes "! dira Rachid lors de l'une de ses déclarations typiquement ambigües), c'est celle du CONTROLE. D'un côté, Rachid est un "control freak" : il suffit de la voir mener chacun de ses musiciens à la baguette, comme un chef d'orchestre faussement jovial, et dire de manière péremptoire à chacun quand et où il doit faire (jusqu'à son revenant d'ami, Rodolphe Burger, à qui, durant le rappel, il intimera où et quand jouer et chanter). Mais surtout, on a vu la manière dont Rachid a pris la direction de la situation face à un spectateur déjanté du premier rang, dont l'excitation inquiétante - à la limite de la folie - commençait à se faire menaçante pour tous : après avoir empêché le S.O. d'intervenir d'un geste discret, il a fait monter le trublion (un effrayant clône du Bob de Twin Peaks en provenance d'Alger, comme quoi la peur est universelle) sur scène, et a longuement dansé avec lui,2007_11_Rachid_Taha_Olympia_019 l'a serré contre lui, jusqu'à le rendre extatique et doux comme un agneau. Mais Rachid a aussi beaucoup de problèmes de contrôle de son propre corps, sans que, du premier rang, on ait pu savoir s'il s'agissait de maladie (Rachid apparaît pendant les 3/4 du concert comme un homme "gris", prématurément vieilli, voûté, aux mouvements ralentis et mal coordonnés - voir sa main droite, dissimulée dans une manche trop longue, qui évoque des séquelles d'hémiplégie...), d'alcool, de drogue ou d'une simple posture scénique : Rachid a des problèmes avec son micro qu'il ne réussit jamais à remettre sur son pied (le roadie devra intervenir), Rachi a des soucis avec son oreillette qui ne fait que se détacher, et, clou malheureux du spectacle, Rachid tombe à la fin du rappel en arrière sur un retour et s'assomme contre l'une des estrades... Rush général des roadies pendant que le groupe maintient le rythme autant qu'il peut, on ranime Rachid, sonné et le visage ensanglanté, qui ne pourra plus que venir saluer son public, soutenu par tous, visiblement encore K.O.

2007_11_Rachid_Taha_Olympia_029Et musicalement, me direz-vous ? Le concert commence mal avec un morceau de raï traditionnel chanté sur des bandes (!), alors que Rachid n'a ni la voix de Khaled ni celle de Cheb Mami. Puis le groupe entre en scène, mi-beur, mi-français, et nous rassure : la soirée sera définitivement rock, avec un son clair et acéré comme l'Olympia le permet, et une guitare omniprésente (il faut dire que nous sommes en face de l'ampli !). Même si je ne connais pas la plupart des morceaux interprétés, visiblement issus du dernier album de Taha, le mix si particulier de raï et de rock post-punk, rageur et agressif, qu'il a inventé (ce soir, nulle trace de sa période dance / techno) est toujours irrésistible, et l'Olympia passera ces deux heures à danser dans la joie, de la fosse au balcon (rapidement debout) - ce qui n'est finalement pas si courant que cela. On ne déplorera qu'une seule chanson, "Camarade" au texte visiblement personnel, complètement du côté de la variété la plus vulgaire, pour nous rappeler que Taha est Français : pour le reste, et c'est un immense compliment dans ma bouche, rien de ce show puissant ne faisait "hexagonal", et on comprend bien pourquoi Taha a gagné le respect de Mick Jones et autres Steve Hillage, et est le seul musicien Français avec Manu Chao à avoir atteint une reconnaissance internationale (le fait que Taha joue de la musique fondamentalement arabe et Manu Chao de la musique sud-américaine mis à part...). Puis, c'est "Berra Berra", mon morceau préféré, avec son déluge électrique qui vise la transe, pas tout-à-fait au niveau de la version apocalytique de l'album "Made in Medina", et le concert monte d'un cran.2007_11_Rachid_Taha_Olympia_022 Deux morceaux magnifiques de "Diwan", pour toujours le meilleur album de Taha, puis une belle version de "Rock the Casbah" pour terminer (à mon avis la seule reprise de Clash digne de ce nom, par qui que ce soit). En rappel, et avec le soutien de Rodolphe Burger, donc, un rap pertinent sur le retour de la peste brune dans la "douce France" (pour résumer), dénonçant la chasse à l'étranger et nous rappelant le devoir de mémoire, puis un long boeuf très "rock'n'roll" malheureusement interrompu par l'accident de Rachid.

Un dernier mot, nécessaire à mon sens, sur les positions politiques et morales de Taha, puisque nous aurons droit à plusieurs commentaires, aussi sympathiques que douloureusement confus : face à un public de quadragénaires plutôt blanc que beur (Taha, lucide, avouera d'ailleurs : "Ce que j'aime bien avec mon public, c'est qu'ils ont tous le Bac !"), il se fait désormais le chantre ambigu de la culture arabe ("aujourd'hui on s'amuse plus à Istambul qu'à Oslo, et pourtant c'est musulman, Istambul, non ?" - En fait, non ! Rachid, c'est un pays laïc...) qu'il assimile à la musique, la danse et la sensualité, et... l'alcool ! Ne manquant jamais une occasion de parler de ses amis juifs ou noirs, on le sent profondément déchiré entre le respect qu'il demande pour sa communauté (voir le très beau cri du coeur 2007_11_Rachid_Taha_Olympia_034en introduction de "Rock the Casbah" : "Je veux qu'on vous entende à Bagdad!" - Joe Strummer aurait aimé être là, sans aucun doute !) et les aberrations de celles-ci ("Qui m'aime me juive" ou "Tel-Aviv les Arabes" : que veulent dire ces slogans ?)...

Bref, toujours aussi meurtri que lorsqu'il voulait faire de son Carte de Sejour un Joy Division français (souvenir d'un concert mémorable de 1984...), Rachid Taha est un musicien passionnant, et le voir sur scène est une belle expérience.